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La question de l’urne en santé : plus de privé ou plus de public?

13 septembre 2022

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6min

  • Anne Plourde

En santé et services sociaux, les partis politiques en lice pour former le prochain gouvernement du Québec s’entendent tous sur au moins une chose : le vainqueur de la campagne électorale devra réaliser des changements profonds au sein du système de santé, rendus incontournables par l’onde de choc provoquée par la pandémie de COVID-19. Là s’arrête toutefois le consensus puisque deux visions opposées se dégagent des engagements électoraux des différents partis : une qui favorise une ouverture plus grande au secteur privé comme solution aux problèmes d’accès aux services, l’autre qui mise plutôt sur un renforcement du réseau public.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les entrepreneurs et investisseurs qui espèrent tirer profit du « marché » de la santé ne manquent pas de champion·ne·s pour défendre leurs intérêts durant la présente campagne électorale. En effet, trois des cinq partis ayant une chance de faire élire au moins un·e député·e, à commencer par celui ayant formé le gouvernement sortant, font une promotion décomplexée des « solutions privées » en santé.

Du côté de la Coalition avenir Québec (CAQ), on semblait pourtant avoir tiré certaines leçons de la pandémie. Alors que le recours aux agences privées de placement de personnel a longtemps été présenté comme un moyen d’augmenter les capacités du réseau public à moindre coût, il est apparu clairement que ces agences, au contraire, drainaient les ressources du système public pour les lui revendre à gros prix en situation de crise. Confronté à ces effets délétères, le gouvernement caquiste a dû s’engager à réduire de manière importante – voire à éliminer – le recours aux agences privées.

Néanmoins, ces constats imposés par la COVID-19 n’empêchent pas la CAQ de présenter le secteur privé comme une solution aux problèmes rencontrés par le système public. Ainsi, le plan de « refondation » du réseau annoncé par le ministre de la Santé sortant s’appuie largement sur un renforcement des groupes de médecine de famille (GMF), qui sont constitués en grande majorité de cliniques privées financées par des fonds publics. Après 20 ans d’existence, ces organisations ont pourtant démontré qu’elles sont incapables de répondre aux objectifs pour lesquelles elles ont été créées. Malgré cet échec, la CAQ prévoit aussi s’inspirer du modèle des GMF pour privatiser une partie des services hospitaliers en les sous-traitant à des cliniques médicales spécialisées (notamment en ophtalmologie et en chirurgie) et en créant des « mini-hôpitaux » privés.

Sans surprise, le Parti libéral du Québec (PLQ), qui a lui-même grandement contribué au développement d’une offre privée de services de santé et des services sociaux au cours des dernières décennies, présente également le recours au secteur privé comme une manière de diminuer la pression sur le système public et de réduire les listes d’attente. Fier du rôle qu’il a joué dans la privatisation de certaines chirurgies, le PLQ reproche même à la CAQ d’avoir tardé à s’engager résolument dans cette direction. Or, les projets-pilotes mis en place par les gouvernements libéraux pour aller en ce sens se sont surtout traduits par une explosion incontrôlée des coûts. De plus, alors que les GMF ont échoué à améliorer l’accès aux médecins de famille, le PLQ espère atteindre cet objectif en augmentant le nombre de GMF et les fonds publics investis dans ce modèle privé.

Si la CAQ et le PLQ n’hésitent pas à promouvoir une place accrue pour le secteur privé en santé, les deux partis sont néanmoins conscients qu’il s’agit là d’un « sujet un peu délicat au Québec » et ne vont pas (pour l’instant) jusqu’à proposer de faire payer les Québécois·es pour les services qu’ils prévoient privatiser. Le Parti conservateur du Québec (PCQ) va beaucoup plus loin et s’engage en fait à démanteler deux des fondements principaux du système public de santé québécois : l’interdiction pour les assureurs privés de couvrir les services déjà assurés par l’assurance maladie publique, et l’interdiction pour les médecins participant au régime public de vendre leurs services dans le secteur privé. Or, ce sont ces deux interdictions qui empêchent le développement d’un système « à deux vitesses » dans lequel les mieux nantis « contournent les files d’attente » en souscrivant à des assurances privées ou en payant directement pour accéder plus rapidement à des services déjà couverts par le régime public.

Comme on pouvait s’y attendre, les engagements électoraux de Québec solidaire (QS) en santé vont dans la direction inverse. C’est aussi le cas du Parti québécois (PQ), qui choisit cette fois encore de faire campagne à gauche (ce qui ne l’a jamais empêché de gouverner à droite). Au contraire de leurs opposants pro-privé, ces deux partis dénoncent vigoureusement la privatisation des services de santé au profit d’entreprises à but lucratif et misent sur un renforcement du réseau public pour résoudre les problèmes d’accès aux services. Afin d’éviter la ponction des employé·e·s du réseau public par le secteur privé, ils souhaitent réduire le recours aux cliniques privées pour les chirurgies plutôt que de l’augmenter.

QS et le PQ s’engagent également à élargir le panier de services couverts par le régime public pour y inclure une partie des soins dentaires. En santé mentale, ils vont plus loin que de simplement promettre un remboursement public de certains services offerts dans le secteur privé : on prévoit carrément intégrer les psychologues au réseau public par des embauches massives et des augmentations de salaire importantes. De plus, les deux partis s’engagent à redonner aux centres locaux de services communautaires (CLSC) leur rôle de « porte d’entrée principale » du réseau en embauchant et en réinvestissant massivement dans ce modèle unique dans le monde occidental, largement démantelé suite à la création des GMF. À cet égard, il faut mentionner qu’il s’agit-là d’un revirement pour le PQ puisque c’est ce parti qui a créé les GMF au début des années 2000.

On le constate, la présente campagne électorale est un épisode important dans la longue lutte opposant les promoteurs de la privatisation des services, qui espèrent tirer profit d’une marchandisation des soins, et ceux et celles qui défendent l’accès équitable à des services de qualité. En cela, on peut certainement considérer qu’en santé et services sociaux, cet enjeu sera la question de l’urne.

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1 comment

  1. Ce qui se passe dans le domaine de la santé est effrayant.
    Ça fait 30 ans que le système public de santé est en déconstruction.
    Ça fait 30 ans que le système de santé public est de plus en plus sous-financé.
    Ça fait 30 ans que le système de santé privé collecte de plus en plus d’argent.
    Dans ce contexte ploutocratiquement biaisé , ça fait 30 ans qu’une campagne de publicité vante le privé au détriment du public et le gouvernement n’a rien fait de significatif depuis!

    Encore une fois, on constate que le gouvernement est au service des entreprises plutôt que du peuple.