Politique industrielle | Quatre approches de la transition économique imposée par la crise climatique
7 avril 2026
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Les bouleversements économiques survenus depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l’intervention de l’État dans l’économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités se pose ainsi la question de savoir quelle politique industrielle est à même de donner l’élan à une transition écologique et au développement d’une économie au service du plus grand nombre – plutôt que de simplement favoriser l’accumulation privée de capital par les entreprises. Dans cette série, l’IRIS se penche sur les tenants et aboutissants des politiques industrielles.
La crise climatique impose des défis considérables aux économies de tous les pays. La transition vers un modèle économique sobre en émissions de carbone et soutenable sur le plan écologique réhabilite la pertinence des politiques industrielles, un outil de planification économique utilisé par les gouvernements durant les années d’après-guerre, mais tombé en disgrâce avec la montée du néolibéralisme à partir du début des années 1980.
Les manières de concevoir la crise climatique et la transition écologique sont étroitement liées à diverses approches de la politique industrielle. Quatre d’entre elles sont présentées dans ce texte.
L’approche libertarienne : déni climatique et anti-interventionnisme
Parler d’une politique industrielle libertarienne serait un oxymore : par définition, ce courant idéologique s’oppose à toutes formes d’intervention de l’État dans l’économie et considère que le développement économique et l’allocation des ressources doivent être entièrement laissés entre les mains du marché et des acteurs privés que sont les entreprises, les consommateurs et les consommatrices.
Les tenant·e·s de cette approche, tel que l’Institut économique de Montréal, ont aussi typiquement tendance à minimiser la crise climatique et à nier qu’elle trouve ses causes dans l’activité humaine. Même lorsque les libertarien·ne·s reconnaissent l’existence de certains problèmes environnementaux, ils et elles considèrent que ce serait une grave erreur de confier à l’État la tâche d’orienter l’économie vers une transition écologique par des lois ou des règlements ou, pire encore, par l’entremise d’une politique industrielle verte véritablement structurante.
Au contraire, cette approche soutient qu’en matière d’environnement comme en toutes choses, « le choix doit revenir aux consommateurs et non pas au gouvernement. » De ce point de vue, ce sont les consommateurs et les consommatrices qui savent le mieux comment répondre à leurs besoins. Ils et elles doivent donc être libres de décider, par leurs choix économiques individuels, si l’humanité évitera ou non la catastrophe climatique annoncée.
L’approche conservatrice : déni climatique et interventionnisme pro-privé
L’approche conservatrice est également caractérisée par la négation de l’ampleur ou de l’urgence de la crise climatique, comme le fait la première ministre albertaine Danielle Smith lorsqu’elle appuie le « plan climatique » de l’industrie fossile, qui n’impose aucune restriction aux émissions de carbone de ce secteur avant 2050. Le représentant le plus bruyant de cette approche, le président états-unien Donald Trump, nie l’existence même de cette crise et va même jusqu’à censurer et mettre massivement à pied les scientifiques du climat.
Si une politique industrielle libertarienne est une contradiction dans les termes, l’approche conservatrice n’est pas, quant à elle, opposée à toute forme d’intervention de l’État dans l’économie. Au contraire, les dirigeant·e·s politiques issu·e·s de cette mouvance n’hésitent pas à intervenir vigoureusement pour promouvoir un certain nationalisme économique, que ce soit par des mesures protectionnistes ou par un soutien financier massif à des industries nationales jugées stratégiques.
Pensons par exemple au slogan « America first » et à la guerre tarifaire menée par Trump depuis son retour au pouvoir, ou encore à son projet « Stargate », qui prévoit des investissements d’« au moins » 500 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle. Dans la même veine, le gouvernement albertain a été jusqu’à prendre lui-même la tête d’un projet d’oléoduc vers la côte Ouest, confondant allègrement les intérêts privés de l’industrie pétrolière avec les intérêts généraux de la province.
En ce sens, il n’est pas exagéré de parler de politiques industrielles conservatrices. Celles-ci ne sont toutefois pas conçues comme des outils essentiels pour répondre aux défis économiques posés par la crise climatique, mais plutôt comme de puissants instruments politiques mis au service des entreprises privées.
L’approche libérale : hypocrisie climatique et interventionnisme pro-privé
Sur le fond, les politiques industrielles libérales ne se distinguent pas radicalement des conservatrices : elles visent essentiellement à promouvoir les intérêts privés des entreprises. La différence fondamentale est que, dans l’approche libérale, ces politiques revêtent les habits verts de la vertu environnementale.
Officiellement, cette approche reconnaît l’existence, la gravité et l’urgence de la crise climatique et elle met de l’avant des politiques environnementales et des politiques industrielles « vertes », c’est-à-dire qui se présentent comme des tentatives ambitieuses de réorienter l’économie en fonction d’objectifs environnementaux. Cependant, ces politiques servent la plupart du temps à financer l’industrie privée des énergies renouvelables, qui repose elle-même lourdement sur la très polluante industrie minière. De plus, elles n’empêchent pas les gouvernements qui les promeuvent de continuer de l’autre main à soutenir l’industrie des énergies fossiles.
L’ancien président des États-Unis, Joe Biden, offre un bon exemple de cette approche. Durant son mandat, il s’est illustré par l’adoption d’un plan d’investissement sur le climat prévoyant une enveloppe de 370 milliards de dollars américains pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce plan a toutefois été critiqué par les écologistes en raison d’une de ses dispositions, qui accorde à l’industrie fossile la priorité sur les licences d’exploitation sur les terres fédérales et en haute mer, au détriment de l’industrie solaire et éolienne. Les discours de Biden en faveur de la lutte contre les changements climatiques ne l’ont pas non plus empêché d’autoriser le projet de forages pétroliers Willow, qui générera à lui seul 239 millions de tonnes de CO2 au cours des prochaines décennies.
Plus près de nous, le gouvernement libéral de Justin Trudeau s’est démarqué sur le plan environnemental par la mise en œuvre de plusieurs mesures de lutte contre les changements climatiques (qui sont toutes en train d’être démantelées par son successeur Mark Carney). Cependant, les interventions de ce même gouvernement dans l’économie ont en bonne partie pris la forme d’un soutien massif et constant à l’industrie pétrolière, comme l’ont illustré ses investissements de 34 milliards de dollars dans l’oléoduc Trans Mountain, ainsi que l’approbation du projet pétrolier Bay du Nord, qui pourrait générer 116 millions de tonnes de CO2. Sans même tenir compte de ces exemples spectaculaires, un bilan réalisé en 2021 concluait qu’en moyenne, le gouvernement Trudeau avait accordé davantage d’aide financière à l’industrie pétrolière que le gouvernement conservateur de Stephen Harper, pourtant ouvertement pro-pétrole.
L’approche socialiste : critique systémique et planification démocratique
Ce qu’on pourrait appeler l’approche socialiste se distingue radicalement des trois précédentes de deux manières. D’une part, elle cherche les causes profondes de la crise climatique, et elle les trouve dans le fonctionnement même de notre système économique, qui repose sur l’accumulation de capital et une injonction à la croissance infinie parfaitement incompatibles avec les limites planétaires. D’autre part, elle en conclut logiquement que la solution à cette crise passe par une remise en question radicale de ce modèle économique toxique.
Dans cette perspective, défendue par exemple dans l’essai La maison brûle de Naomi Klein ou dans cette série de fiches publiées par l’IRIS, la politique industrielle devient un outil permettant de réaliser à moyen terme une transformation profonde de l’économie et de son fonctionnement. Alors que le système actuel repose largement sur les décisions de grandes entreprises privées qui orientent l’économie en fonction des intérêts de leurs actionnaires, il est impératif que la transition économique majeure imposée par la crise environnementale soit le résultat de décisions prises démocratiquement et collectivement, dans l’intérêt de l’ensemble de la population.
Autrement dit, la politique industrielle ne devrait pas consister avant tout à soutenir financièrement certaines entreprises du secteur des énergies renouvelables qui prennent leurs décisions économiques en fonction d’impératifs de profits, comme l’a fait le gouvernement de la CAQ ces dernières années avec Northvolt et la « filière batterie ». Elle devrait plutôt servir de base pour une planification démocratique de l’économie et de la transition écologique.
Photo: Smaack, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)