L’arbre qui cache la forêt. Portrait économique de Rouyn-Noranda et de la Fonderie Horne
13 octobre 2026
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La question de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda est à la fois complexe et polarisante. S’y entremêlent notamment des considérations économiques, environnementales, sociales et de santé publique, sur lesquelles les informations disponibles publiquement sont souvent limitées. Cela complique l’évaluation des arbitrages réels qu’impliquent différentes avenues qui pourraient être empruntées afin d’améliorer la situation. Dans ce court texte, nous voulons contribuer à la discussion à travers une évaluation de certains des effets socioéconomiques pouvant découler d’une fermeture de la Fonderie, l’une des possibilités dans le contexte actuel. Il ne s’agit nullement pour nous de prendre position pour ou contre une telle fermeture, ce qui ne pourrait de toute manière pas être fait sur la base du seul point de vue économique, mais simplement d’apporter un éclairage sur certaines de ses conséquences plausibles.
D’emblée, on peut argumenter que l’importance économique de la Fonderie est probablement un peu exagérée. S’il s’agit d’un symbole identitaire fort, elle ne représente pas pour autant le moteur économique actuel de la ville de Rouyn-Noranda. La fermeture de la fonderie aurait des conséquences bien différentes que dans une ville purement mono-industrielle. En ce sens, la fonderie est un arbre qui cache un écosystème industriel régional plus diversifié.
Quel effet sur l’emploi ?
On peut se demander les répercussions qu’aurait une fermeture sur l’emploi dans la région. Premier constat: il existe plusieurs postes disponibles dans des industries connexes. À la fin de l’année 2025, le taux de postes vacants en Abitibi-Témiscamingue s’établit à 3,5 %, comparativement à 2,8 % pour l’ensemble du Québec. Le nombre de postes vacants est donc plus élevé dans la région et il s’agit d’une tendance qui s’observe depuis plusieurs années, alors que le taux se situait autour de 4,5 % entre 2022 et 2025.
Selon l’État d’équilibre du marché du travail du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, plusieurs professions du secteur des ressources naturelles, notamment minières, demeurent en situation de déficit ou de léger déficit de main-d’œuvre, à court et moyen terme. Ces profils d’emplois nécessitent des formations comparables à celles de plusieurs employé·e·s de la fonderie. Il s’agit, entre autres, de postes de contremaître d’équipes, d’opérateur et opératrice d’équipement lourd, de conducteur et conductrice d’équipement lourd et de manœuvre dans le traitement des métaux et des minerais.
On peut donc supposer que plusieurs personnes travaillant actuellement à la Fonderie – nous estimons 665 emplois – parviendraient à se replacer ailleurs en cas de fermeture[1]. Les compagnies minières de la région sont d’ailleurs en recherche active de travailleurs et de travailleuses étant donné la forte croissance du secteur.
Outre les emplois directs qu’elle génère, la fonderie est généralement associée à un important bassin d’emplois indirects dans des secteurs connexes tels que la construction et le transport. D’après nos estimations, la fonderie soutient ainsi 1 623 emplois indirects, mais la majorité (1 092) est située à l’extérieur de l’Abitibi-Témiscamingue.
De plus, on estime que 9% des emplois en Abitibi-Témiscamingue, soit près d’un emploi sur dix, sont occupés par des personnes résidant à l’extérieur de la région. Effectivement, parmi ces 1 196 emplois directs et indirects soutenus dans la région, on estime que 39 emplois directs et 73 emplois indirects sont comblés par des travailleurs extérieurs.
Ce qui nous amène à un second constat: l’effet d’une éventuelle fermeture de la fonderie sur les résident·e·s de l’Abitibi-Témiscamingue serait relativement limité. En effet, seuls 531 emplois indirects bénéficient directement aux travailleurs et travailleuses de la région. Par ailleurs, une étude pancanadienne estime que les effets d’une fermeture industrielle sur les emplois indirects mettent généralement plusieurs années à se manifester et qu’ils n’apparaissent, en moyenne, qu’après un délai d’environ cinq ans. Ce qui donne une marge aux travailleurs et travailleuses pour se relocaliser dans de nouveaux emplois.
Il ne faut toutefois pas sous-estimer les coûts d’une telle transition. Perdre son emploi n’est jamais facile et peut entraîner un ensemble de conséquences personnelles, sociales ou financières. Il ne s’agit donc pas ici de dire que les gens pourraient se replacer aisément, sans que cela ne les affecte. Néanmoins, dans le contexte économique actuel, il existe d’autres options et avec des mesures adéquates, on peut imaginer que plusieurs personnes parviendraient à se trouver un emploi comparable dans la région.
Une économie diversifiée
En 2022, les trois secteurs porteurs de l’économie de l’Abitibi-Témiscamingue sont ceux de l’extraction minière, de l’exploitation en carrière et de l’extraction de pétrole et de gaz (21,45 %), de la fabrication (15,68 %) et de la construction (11,83 %). La Fonderie Horne est comprise dans le secteur de la fabrication, mais représente seulement 2,7 % du PIB régional.
Une des manières d’évaluer la contribution d’une entreprise ou d’une institution à l’économie d’une région est de regarder dans quelle mesure sa production contribue à générer de l’activité économique ailleurs. La valeur ajoutée (directe et indirecte) du secteur de l’extraction de minerai d’or et d’argent est de 61,9 M$ par tranche de 100 M$ de production, celle du secteur de la fabrication est de 36,8 M et celle du secteur de la construction est de 49,2 M$. Du côté des emplois, ce sont respectivement 165, 388 et 240 emplois directs et indirects qui sont créés par tranche de 100 M$ de production. Les secteurs de l’extraction et la construction gérèrent ainsi une valeur ajoutée – à la fois en termes de PIB et d’emploi – supérieure à celle du secteur de la fabrication dans lequel se situe la Fonderie Horne.
Il est aussi pertinent de penser la ville de Rouyn-Noranda au-delà de ces trois secteurs. Comme il s’agit d’un point de services régional, les secteurs de la santé, de l’éducation et des services publics offrent une fondation solide à l’économie de Rouyn-Noranda.
À cet effet, les données démontrent que les services d’enseignement et les hôpitaux se distinguent particulièrement par leur contribution au PIB, avec respectivement 75,3 M$ et 76,5 M$ de valeur ajoutée totale pour chaque tranche de 100 M$ de production. Ces secteurs affichent également les plus fortes retombées en matière d’emploi, soutenant respectivement 502 et 886 emplois directs par 100 M$ de production.
En somme, les données démontrent un dynamisme économique dans la région qui va bien au-delà de la fonderie, les secteurs de la construction, des mines et les services publics générant des retombées économiques aux effets multiplicateurs significatifs. Ces industries contribuent fortement à la création de richesse et au maintien de l’emploi dans la région. La diversification de l’économie de l’Abitibi-Témiscamingue fait en sorte que la disparition de la Fonderie, malgré les conséquences qu’elle entraînerait, ne signerait pas le glas de toute l’économie de la région.
Quelle stratégie industrielle?
Plus généralement, on pourrait s’interroger d’un point de vue prospectif sur la place de la Fonderie dans une stratégie industrielle diversifiée pour la région, par exemple une stratégie visant à affranchir un peu l’économie des fluctuations internationales. On change ainsi la base de discussion: plutôt que de s’interroger sur l’incidence de la Fonderie ou de son absence, on peut explorer son intégration dans le tissu économique régional.
Si on reprend l’indicateur d’activité économique générée par tranche de 100 M$ de production, le sous-secteur auquel appartient spécifiquement la Fonderie – la production et transformation de métaux non ferreux (sauf l’aluminium) – est un de ceux où la production génère le moins d’effets directs et indirects sur le reste de l’économie, soit une contribution de 19,3 M$ par tranche de 100 M$ de production. Par comparaison, les secteurs industriels comme la fabrication de machines pour l’agriculture, la construction et l’extraction minière ou la fabrication de semi-conducteurs et d’autres composants électroniques génèrent respectivement 40,3 M$ et 51,6 M$ par tranche de 100 M$. Ainsi, il est possible d’imaginer l’implantation d’autres secteurs industriels spécialisés en transformation (ajout de valeur) qui aient de plus grandes retombées économiques régionales par dollar de production, des retombées qui pourraient également s’étendre au Québec si on arrime davantage régions et secteurs, que la Fonderie. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a aucune place pour la Fonderie, mais celle-ci devrait être conceptualisée au sein d’une vision plus large du devenir économique régional.
Néanmoins, il n’y a pas de génération spontanée en économie. Si on veut une diversification industrielle, il faut activement la promouvoir, et ce sans attendre une éventuelle fermeture. En d’autres termes, il faut le faire pendant que les choses vont bien et qu’il y a des ressources qui peuvent être consacrées à une telle diversification, même si la pression immédiate est moins grande que si la fermeture était imminente. Attendre qu’un établissement mette la clé dans la porte, c’est risquer de se trouver dans une posture où la transition est nécessaire, mais les ressources manquent.
L’élaboration d’une stratégie industrielle qui ne reproduise pas les mêmes problèmes demande également que se concerte toute une variété d’acteurs et de groupes. Les travailleuses et travailleurs sont certes concernés au premier chef, mais c’est également le cas notamment des résident·e·s ainsi que des acteurs politiques et économiques. Chacun aura ses préoccupations et ses angles morts, ses impératifs et ses objectifs. Par exemple, pour une entreprise privée, il y a typiquement un impératif de profitabilité et les aspects sociaux ou environnementaux de ses activités sont vus comme des contraintes. Pour d’autres, l’environnement et la qualité de vie sont les objectifs principaux, et la viabilité de l’entreprise une contrainte. Accommoder les différents points de vue, avec un réel pouvoir d’action et d’influence sur les orientations pour chacun des groupes, pourra contribuer à l’élaboration d’une stratégie industrielle pouvant concilier à la fois les dimensions sociales, environnementales et économiques. Bref, il y a un aspect fondamental de planification qui doit être repensé.
[1] Statistique Canada produit, à l’échelle des provinces canadiennes, des tableaux symétriques d’entrées-sorties provinciaux décrivant les échanges de biens et de services entre les industries de l’économie. À partir de ces tableaux, des multiplicateurs à l’échelle régionale ont été obtenus en ajustant les données provinciales à l’aide du coefficient de localisation de Flegg (FLQ) et des données sur le produit intérieur brut régional par industrie de l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ). Le FLQ permet de prendre en compte la taille relative de la région et son degré d’ouverture aux importations.
Photo: François Ruph, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)