Enfouir le problème : la multiplication des dépôts sauvages au Québec
5 octobre 2026
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Au Québec, le secteur de la construction est en plein essor. En effet, depuis 2007, la production par habitant·e a presque doublé dans ce secteur. Ce phénomène s’explique notamment par les pressions politiques des dernières années visant non seulement à réparer de nombreuses infrastructures en décrépitude, mais aussi à augmenter le nombre d’habitations sur le marché dans un contexte où les ménages paient de plus en plus cher pour se loger.
Pendant qu’on insiste sur le besoin de construire, réparer et développer davantage, peu d’attention est accordée à ce qui se passe à la toute fin de cette chaîne de production. Cet article vise à combler ce vide en répondant à la question : que se passe-t-il avec les déchets? Nos travaux de recherche indiquent que les chantiers de construction laissent un héritage indésirable, qu’il s’agisse de résidus de briques, de bardeaux d’asphalte ou de sols contaminés aux hydrocarbures et aux métaux lourds.
Dans le Grand Montréal et ses régions adjacentes, il existe depuis longtemps un gros problème : une proportion significative de ces déchets ne finit pas dans des sites d’enfouissement ou autres terrains spécialement désignés pour les valoriser. Ils se retrouvent plutôt sur des terres en friche, dans d’anciennes sablières, ou encore pire, en plein milieu humide ou en pleine zone agricole. Ces dépôts illégaux de déchets issus des chantiers sont communément appelés « dépôts sauvages ». On retrouve souvent derrière ces opérations le crime organisé.
Figure 1. Exemple de dépôt sauvage

Certains de ces dépôts sauvages sont connus depuis longtemps du ministère de l’Environnement. Depuis 2010, plus d’une vingtaine de terrains dans le Grand Montréal et ses régions adjacentes ont fait l’objet d’une ordonnance ministérielle en lien avec cet enjeu. On a retrouvé sur la plupart de ces emplacements une dizaine de milliers de m3 de sols et de débris (environ 600 déchargements de camion, soit l’équivalent de 4 piscines olympiques), mais certains accueillent des centaines de milliers de m3 de matériaux (des dizaines de milliers de déchargements de camions ou plus d’une centaine de piscines olympiques). Ces cas ne représentent toutefois que la pointe de l’iceberg.
En effet, la carte ci-dessous montre l’emplacement de 689 sites préoccupants dans les environs du Grand Montréal. Dans deux territoires analysés dans le cadre de deux études distinctes du Leadership for the Ecozoic (L4E), un groupe de recherche basé à l’université McGill, l’imagerie satellite a révélé des signes d’activités pouvant correspondre à des dépôts sauvages.
Figure 2. Emplacement de 689 sites préoccupants identifiés dans le bassin versant des Mille-Îles (BVMI ; n = 394), au nord de Montréal, et le bassin versant de la rivière Châteauguay (BVRC ; n = 285), au sud de Montréal

Le territoire ayant fait l’objet de la première phase de l’étude (le bassin versant de la rivière Châteauguay) a fait les manchettes au printemps 2025 et a été présenté comme « la Poubelle du Québec » en raison du grand nombre de dépôts sauvages qui y ont été retrouvés.
Pourtant, la plus récente étude démontre que le bassin versant des Mille-Îles (situé au nord de Montréal) accueille encore plus de sites préoccupants. Autrement dit, c’est peut-être l’entièreté des régions montréalaises qui est graduellement devenue la poubelle de la métropole.
Les données de cette nouvelle étude indiquent que ces sites potentiels semblent se situer de manière disproportionnée dans des zones peu peuplées et à proximité des autoroutes. Presqu’aucune municipalité n’est épargnée : 22 des 23 grandes municipalités (couvrant au moins 10km2 dans le territoire du bassin versant) comptent au moins un site préoccupant, dont dix d’entre elles qui en comptent au moins dix. Un nombre disproportionné de sites préoccupants sont situés à Kanesatake, soit l’unique territoire autochtone du bassin versant étudié. Le ras-le-bol des résident·e·s de la communauté, dont plusieurs dénoncent des enjeux de racisme environnemental, a d’ailleurs été bien documenté par The Rover au cours des dernières années.
Figure 3. Comparaison du nombre de sites préoccupants par km² dans les dix municipalités les plus touchées de chacun des deux bassins versants étudiés par L4E

Figure 4. Nombre brut de site préoccupant par municipalité et territoire du bassin versant des Mille-Îles

Figure 5. Distribution du nombre de sites préoccupants à Kanesatake selon (1) le pic d’activité, soit la période où le dépôt sauvage potentiel semble avoir été effectué (2) le lieu où le dépôt sauvage potentiel a identifié

L’enjeu des dépôts sauvages illustre deux principaux problèmes. Premièrement, les mécanismes de surveillance et d’encadrement législatif déployés par les autorités sont inefficaces. Il n’y a pas assez de bottes sur le terrain pour détecter les dépôts sauvages au moment où ils surviennent, afin de prendre les contrevenants sur le fait. Les amendes imposées à ces derniers, lorsqu’ils sont pris, sont de l’ordre de quelques milliers de dollars : des sommes insuffisantes considérant que les contrevenants empochent des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars pour chaque dépôt sauvage. Les recours pénaux, qui ont plus de mordant, sont rarement employés en raison du manque de ressources du ministère, qui voit le fardeau de la preuve reposer largement sur ses épaules. Le système de traçabilité utilisé au ministère depuis 2023 est, quant à lui, trop facile à contourner.
Le deuxième problème est celui du passif environnemental qui a cru au cours des dernières décennies. En effet, la quasi-entièreté des dépôts sauvages ayant fait l’objet d’une ordonnance ministérielle n’a toujours pas été nettoyée. Plusieurs de ces dépôts semblent avoir déjà contaminé les eaux souterraines. En effet, des métaux, des sulfures, des fluorures et des nitrates ont été retrouvés dans les eaux souterraines sous un ancien site minier à Oka ayant fait l’objet de dépôts sauvages. Un site à Franklin connu des autorités depuis 2017 relâche quant à lui de l’arsenic, des sulfures d’hydrogène et du benzo[a]pyrène.
Ces cas de contamination ont été identifiés grâce à des caractérisations environnementales exhaustives. La majorité des sites préoccupants localisés grâce à l’imagerie satellite dans le cadre des deux études de L4E n’ont toutefois pas bénéficié d’une telle caractérisation ; beaucoup d’entre eux demeurent d’ailleurs, vraisemblablement, inconnus des autorités.
Figure 6. Milieu humide situé sur un terrain du chemin du 8e rang à Franklin, 9 juin 2009

Figure 7. Milieu humide situé sur un terrain du chemin du 8e rang à Franklin, 2013

Figure 8. Terrain en friche en zone agricole situé le long de la route 219 à Hemmingford, 2 juin 2018

Figure 9. Terrain en friche en zone agricole situé le long de la route 219 à Hemmingford, 14 juillet 2023

Figure 10. Ancienne sablière-gravière où la nature avait repris le dessus, située en bordure du Chemin de la Rivière Cachée à Boisbriand, 24 octobre 2002

Figure 11. Ancienne sablière-gravière où la nature avait repris le dessus, située en bordure du Chemin de la Rivière Cachée à Boisbriand, 2011

Combien d’entre eux sont réellement des dépôts sauvages? Combien d’entre eux risquent de contaminer les eaux souterraines, et ultimement l’eau potable des citoyen·ne·s, s’ils ne l’ont pas déjà fait? Les Québécois·es et communautés autochtones demeurent avec beaucoup de questions sans réponse. Pendant que les chantiers continuent de se multiplier dans la métropole, il serait temps que les autorités appliquent réellement les lois censées protéger les terres et l’eau partout sur le territoire. Sans quoi, bien d’autres dépôts sauvages risquent de survenir.