Qui profite des investissements publics en intelligence artificielle?

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À l’occasion de la présentation du budget 2019-2020 le 21 mars dernier, le gouvernement provincial annonçait des investissements de 330 millions de dollars sur cinq ans pour soutenir le domaine de l’intelligence artificielle (IA), en plus de 68,5 millions de dollars sur dix ans en infrastructures dans le cadre du Plan québécois des infrastructures 2019-2029. Ceux-ci s’ajoutent aux 1,6 milliard de dollars investis depuis 2016 par les gouvernements du Canada et du Québec, en plus des généreux avantages fiscaux accordés aux entreprises et des exemptions d’impôt offertes aux « talents » étrangers. Quels moyens seront pris pour que ces investissements se traduisent en bénéfices économiques et sociaux concrets au niveau local ?

L’intelligence artificielle désigne un ensemble de techniques formant un système informatique capable d’automatiser certaines tâches comme la prise de décision, l’apprentissage et la résolution de problèmes. Le déploiement de ces technologies apparaît si prometteur pour le développement économique local que les gouvernements canadiens et québécois y ont investi plus de 2 milliards de dollars depuis 2016, avec l’ambition de créer le plus grand pôle d’expertise en intelligence artificielle en Amérique du Nord et de se positionner comme leader à l’échelle mondiale.

Dans une étude qui vient de paraître, l’IRIS dresse le portrait des multiples mesures de soutien gouvernemental au développement de l’intelligence artificielle au Québec. On constate qu’aux 1,6 milliard de dollars accordés à la recherche et à sa commercialisation, s’ajoute des investissements dans les infrastructures matérielles (centre de données, centre de calculs, etc.), des allègements fiscaux et des exemptions d’impôt pour les entreprises ainsi que pour l’embauche d’experts recrutés à l’international, qu’on qualifie dans le domaine de « talents étrangers ». En plus de financer la production, les gouvernements prévoient aussi d’acheter les solutions logicielles d’intelligence artificielle pour la gestion des administrations publiques. Malgré l’importance des sommes investies, aucune régulation n’est encore mise en place pour garantir des retombées économiques locales.

L’absence de régulation des entreprises en IA soutenues par des fonds publics comporte des risques majeurs d’ordre économique et social, dont le plus évident est une concentration des capacités d’innovation et des richesses entre les mains de quelques acteurs puissants. La dynamique actuelle du développement économique de l’IA inclut la création de jeunes pousses (« startups ») dont seules quelques-unes ont un fort potentiel de croissance. La tendance observée sur les marchés montre que celles qui parviennent à se démarquer sont l’objet de fusions-acquisitions de la part des grands acteurs du numérique comme Google, Amazon, Facebook, Apple, et Microsoft (connus sous l’acronyme de GAFAM). Certains ont d’ailleurs déjà installé des laboratoires à Montréal. Cette stratégie leur permet d’acquérir à la fois les capitaux des entreprises, mais également leurs brevets et leur expertise.

Par ailleurs, si l’on suit les recommandations du Comité d’orientation de la grappe en IA (COGIA), le rôle de l’État ne doit pas s’en tenir à un financement d’amorçage. Il est plutôt invité à prolonger son soutien dans le temps en investissant pour la pérennisation de l’écosystème. Pourtant, si l’on veut éviter de créer une industrie sous perfusion qui bénéficie principalement aux entreprises multinationales qui dominent déjà le secteur du numérique, il faut implanter un cadre réglementaire capable de réguler les activités des entreprises spécialisées en IA et de garantir leurs potentiels retombées économiques et sociales.

Crédits photo : Shutterstock

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