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Groupe Sélection : un emblème des failles du modèle québécois de soins aux personnes âgées

23 novembre 2022

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4min

  • Anne Plourde

On apprenait la semaine dernière les déboires financiers du Groupe Sélection, un géant de l’industrie des résidences privées pour aîné·e·s (RPA) qui détient près d’une cinquantaine d’immeubles logeant environ 15 000 personnes âgées. Cette affaire met en lumière les risques de confier à une industrie privée la responsabilité d’assurer des soins et des services souvent essentiels pour les aîné·e·s. Elle nous rappelle que lorsque ces services sont marchandisés, leur pérennité dépend des décisions d’affaires de dirigeant·e·s d’entreprises à but lucratif, qui n’ont de comptes à rendre qu’à leurs actionnaires et créanciers.

Dans un rapport de recherche publié l’année dernière, nous exprimions des inquiétudes à l’égard du modèle d’affaires qui, sous l’impulsion des grandes chaînes de résidences comme Sélection, tend à s’imposer au sein de l’industrie québécoise des RPA. Une reconstruction minutieuse des structures de propriété multi-niveaux des principaux « fleurons québécois » du secteur a permis de constater que, derrière plusieurs d’entre eux, se trouvent en fait de grandes multinationales financiarisées. Dans plusieurs cas, ces multinationales sont des fonds d’investissement immobiliers qui, par nature, sont structurellement contraints de garantir à leurs investisseurs un rendement rapide et toujours croissant.

La recherche a également révélé des similitudes frappantes avec les chaînes de résidences présentes aux États-Unis et en Grande-Bretagne, qui sont dans certains cas possédées par les mêmes multinationales que celles actives au Québec. Des chercheurs ayant analysé les rapports financiers des résidences britanniques ont montré que les structures de propriété ultra complexes de ces grandes chaînes sont associées à des pratiques d’extraction de profit intensive au détriment des services aux résident·e·s, à des stratégies agressives d’optimisation fiscale et à une croissance fulgurante des actifs financée par des stratégies d’endettement risquées qui, dans certains cas, ont conduit à des faillites spectaculaires.

Il est difficile de savoir dans quelle mesure les grandes chaînes de résidences québécoises mettent en œuvre ce genre de pratiques. En effet, malgré les fonds publics importants qui y sont investis par l’entremise du crédit d’impôt pour le maintien à domicile des aîné·e·s (plus d’un demi-milliard de dollars par année) et bien que les RPA remplissent une mission d’intérêt public, les résidences québécoises ne sont pas contraintes comme en Grande-Bretagne de rendre publics leurs rapports financiers.

On sait néanmoins qu’au Québec, l’industrie de l’hébergement pour personnes âgées est globalement très profitable. Les données de Statistique Canada montrent que, d’une année à l’autre, c’est au Québec qu’est empochée la part du lion des profits générés dans ce secteur au Canada. Durant l’année pandémique, alors que les personnes âgées décédaient massivement dans les RPA du Québec, les entreprises du secteur ont engrangé 40 % des bénéfices d’exploitation réalisés au pays, et la province est l’une des seules où ces bénéfices ont connu une augmentation malgré la crise sanitaire (ils ont bondi de 11 % entre 2019 et 2020). Le Québec est aussi la province où les marges bénéficiaires d’exploitation de l’industrie sont les plus élevées (13,6 % en 2020), loin devant la seconde place (occupée par la Colombie-Britannique, à 10,1 %) et l’ensemble du Canada (9,2 %).

Ce portrait général, qui pourrait donner l’impression d’une industrie québécoise très vigoureuse, masque cependant des fragilités importantes. D’une part, le marché est caractérisé depuis plusieurs années par un déclin marqué des résidences de petites tailles qui, avec les modifications réglementaires et les transformations de l’environnement concurrentiel imposées par le développement des grandes chaînes de résidences, ne semblent plus être en mesure de tirer leur épingle du jeu.

D’autre part, ce déclin se fait au profit de ces grandes chaînes, qui concentrent une part grandissante des unités de logement offertes sur le marché (35 % sont entre les mains des cinq principaux joueurs de l’industrie). La croissance extrêmement rapide des groupes comme Sélection, dont l’actif a quintuplé depuis 2014, passant de 1 à 5 milliards de dollars, pourrait être perçue comme un signe de santé financière. Or, les cas états-uniens et britanniques, et maintenant celui de Sélection, font craindre que ces entreprises ne soient en fait des géants au pied d’argile.

Depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs se sont lourdement appuyés sur l’industrie des RPA, qu’ils ont généreusement financée, pour assurer aux aîné·e·s du Québec des services à domicile et d’hébergement essentiels. Comme durant la pandémie, il est probable que l’État soit appelé au chevet de l’industrie pour pallier les défaillances du Groupe Sélection. En cela, ce cas nous révèle la nécessité en même temps qu’il constitue une occasion de revoir en profondeur le modèle québécois de services aux aîné·e·s.

Cet article est d’abord paru sous forme de lettre dans l’édition du 23 novembre de La Presse.

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4 comments

  1. N’importe quel cours de finance et de commerce, incorrectement appelé “cours d’économie”, explique l’incompatibilité entre le respect des droits et libertés des individus et la quête incontrôlée de profits.

    C’est pourquoi il faut détruire à tout jamais le pouvoir des banques privés de créer et d’utiliser l’argent-dette.

    C’est la première étape sur le tortueux et long chemin de la liberté, semé d’embûches et de pièges.

  2. COMMENTAIRE POUR IRIS – 25 NOVEMBRE 2022
    Il y a incompatibilité fondamentale entre soins de Santé pour aîné.es et industrie privée, puisque la raison d’être de cette dernière est et restera toujours le profit! Comment pouvons-nous penser – et croire encore – que les soins offerts à des personnes vulnérables, incapables de se défendre par elles-mêmes, qu’elles soient aînées ou non, ne seront pas biaisés par ce but premier, cet objectif qu’est la rentabilité, pour employer un terme économique très à la mode en politique ces dernières années, c’est-à-dire la recherche du profit à tout prix, et cela aux dépens de la qualité des soins – sauf que cela on ne le dira pas, bien sûr -? La qualité des soins n’a rien à voir avec les lustres de cristal au plafond et les beaux jardins fleuris dans la cour arrière! Un leurre? Oui un leurre dont, malheureusement, nous sommes le plus souvent conscients, individuellement et socialement, faute de moyens et de solutions à notre portée. Les réformes se suivent et ne résolvent rien. Au contraire! La machine continue de grossir, grossir et …. elle bouffe de plus en plus de $$$, ce qui n’a rien à voir avec l’amélioration du système de Santé Pourquoi? Tout est basé fondamentalement sur la rentabilité et les coûts moindres, malgré les beaux discours entendus, lesquels commencent ou se terminent toujours par : « ….Oui mais, vous savez, vous devez comprendre que … ».

    Merci!

  3. Il faut absolument que les règles entourant l’accréditation des RPA par l’état québécois soient revues dans sa globalité. Profitabilité et soins aux ainées est une adéquation lorsqu’il s’agit d’assurer à ces personnes vulnérables sécurité et bien-être. Il ne faut pas oublier que se sont nos impôts qui contribuent au financement de ces entreprises et que par conséquent nous devrions être une partie prenante dans la gestion de ces organisations. Comme le mentionne si souvent le Premier Ministre Legault, soyons PRAGMATIQUE.