La Formule 1, les paradis fiscaux et la taxation du patrimoine
19 mai 2026
Le circuit de la Formule 1 récolte bon an mal an 1 milliard de dollars en droits de course versés par les pays hôtes. C’est sans compter les dépenses encourues par ces derniers pour la construction et l’entretien des pistes de course. On pourrait s’attendre à ce qu’en échange de ce torrent de fonds publics, l’entreprise propriétaire du circuit, Liberty Media, s’acquitte rubis sur l’ongle de ses impôts à travers le monde. Hélas.
La multinationale Liberty Media compte quelque 200 filiales à travers le monde. Or, une partie substantielle de ces entités ne renvoient à aucune activité économique réelle. Les filiales situées aux Îles vierges britanniques, aux Îles Caïmans ou à Jersey existent uniquement à des fins fiscales: elles permettent à Liberty Media de contourner en toute légalité les autorités fiscales des pays où ses entreprises sont réellement établies. Il est impossible de connaître le montant des capitaux transitant par les filiales de Liberty Media qui lui évitent l’impôt à une exception près: le Luxembourg.
0,0000039% d’impôt
Le Luxembourg n’est pas un paradis fiscal comme les autres. Contrairement à ses homologues, il opte pour la transparence et publie le détail des états financiers de l’ensemble des entreprises établies sur son territoire, incluant les filiales des entreprises multinationales qui y élisent domicile pour éviter le fisc. Une partie des actifs du circuit de la Formule 1 de Liberty Media sont détenus depuis sa filiale luxembourgeoise prénommée Delta 2, qui possède notamment la F1 Academy et la Formula One Research, Engineering and Development. Dans les trois dernières années, Liberty Media est parvenue à déplacer des centaines de millions de dollars de profits au Luxembourg, à l’abri de l’impôt. Le graphique suivant présente les résultats des transferts opérés.
Dans les trois dernières années, Liberty Media a transféré 1,7 milliard de dollars de profits nets au Luxembourg, le seul paradis fiscal dont il est possible de connaître l’ampleur des capitaux arrachés aux autorités fiscales du monde entier. Uniquement en 2025, l’entreprise propriétaire du circuit de la Formule 1 a déclaré 892 millions de dollars de profits au Luxembourg, par l’intermédiaire d’une filiale qui ne compte aucun employé. Les états financiers récupérés depuis le Registre de commerce et des sociétés du Luxembourg précisent que l’entreprise s’est acquittée d’un impôt sur ses profits de 3 437$, soit un taux d’imposition de 0,0000039%. Cette filiale fantoche a également versé 220 $ en taxes municipales à la ville de Luxembourg.
Qui bénéficie de cette ponction fiscale anémique? Ultimement, ce sont les actionnaires de Liberty Media, parmi lesquels on compte une poignée de multimilliardaires.
Taxation du patrimoine: plus efficace contre les paradis fiscaux
L’aisance avec laquelle les ultras-riches et leurs entreprises parviennent à éviter une partie de l’imposition de leur revenu est désarmante. S’il est somme toute facile de déplacer des revenus là où ils ne sont à peu près pas imposés, l’opération est toutefois plus difficile pour les actifs financiers et immobiliers. On ne déplace pas une maison au Luxembourg comme on déplace des revenus. Idem pour les actifs financiers qui, parce qu’ils génèrent des revenus sous la forme de dividendes, permettent aux autorités fiscales de les retracer où qu’ils se trouvent. C’est pour cette raison que l’économiste français Gabriel Zucman propose avec d’autres de taxer les actifs des grandes fortunes, une approche qui serait plus efficace d’un point de vue fiscal.
En somme, le circuit de la Formule 1 offre un exemple éloquent de la capacité des ultras-riches et de leurs entreprises à éviter de payer depuis des décennies leur juste part d’impôt. Les propositions visant à imposer leur patrimoine apparaissent tout à fait raisonnables au regard de leur usage déraisonnable des paradis fiscaux.
Photo: Bassfish22, CC BY-SA 4.0 - (Wikimedia Commons)