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Le Grand Prix des paradis fiscaux et de la pollution

13 juin 2022

Lecture

4min

  • Colin Pratte

Cette fin de semaine aura lieu la 42e édition du Grand Prix du Canada. L’occasion est bonne pour rappeler les parts d’ombre de cet événement que l’on reconduit année après année malgré ses travers en matière de fiscalité, d’écologie et d’exploitation sexuelle.

Quelles retombées économiques?

En 2020, des chercheurs universitaires du Danemark ont publié une étude, la plus exhaustive à ce jour sur la question, visant à déterminer les retombées économiques des compétitions de la Formule 1(F1). Ils ont analysé les effets économiques des courses tenues en sol européen entre 1991 et 2017. Leurs données les ont menés à conclure que les retombées des Grands Prix étaient négatives, en raison principalement de l’importante somme de fonds publics qui leur sont alloués. Au Canada, c’est plus de 400 millions de dollars que les contribuables auront versé au Grand Prix entre 2009 et 2031 et ce, en excluant les deniers requis pour l’entretien de la piste de l’île Notre-Dame. Seulement entre 2017 et 2020, 150 millions de dollars ont été dépensés pour sa réfection.

Le circuit de la Formule 1 est la propriété majoritaire de Liberty Media Corp., dont la capitalisation boursière est d’environ 30 milliards de dollars. Cette entreprise multiplie les scandales fiscaux, ce qui se comprend lorsqu’on observe sa structure corporative composée de 200 sociétés établies entre autres aux îles Caïmans, à Jersey ou au Luxembourg, des paradis fiscaux notoires. Le fondateur et actuel président du conseil d’administration de Liberty Media, John C. Malone, est d’ailleurs reconnu pour son aversion envers les impôts, ce qui le mène à trouver des stratagèmes (sociétés caritatives, transferts de fonds offshore, etc.) pour éviter de les payer. Dans ce contexte, est-il judicieux d’allouer des fonds publics à cette entreprise, pour un événement dont les retombées économiques sont au mieux nulles, et dont l’empreinte carbone, elle, est certainement néfaste?

L’empreinte carbone du Grand Prix en quelques chiffres

Les organisateurs du circuit de la Formule 1 ont estimé en 2019 à 256 551 tonnes les GES découlant des courses tenues dans le monde. La part attribuable au Grand Prix du Canada s’élève donc à environ 12 000 tonnes de GES, soit l’équivalent du bilan annuel de 2600 voitures. Cette estimation est par ailleurs partielle, puisqu’elle ne comprend pas les émissions reliées liées au déplacement des touristes et du public en général. Dans un contexte d’urgence climatique croissant, les organisateurs ont pris l’engagement de produire un circuit de la Formule 1 carboneutre d’ici 2030, en compensant de diverses manières les émissions engendrées. Faut-il s’efforcer de rendre carboneutre le circuit, ou simplement tourner la page de ce chapitre d’insouciance climatique?

À titre indicatif, le système de notation ESG, qui évalue les pratiques des entreprises cotées en bourse sur les plans de l’environnement, des droits sociaux et de la gouvernance, a attribué en 2020 la note de D+ à Liberty Media en matière d’émissions de GES. Dans la catégorie « innovation environnementale », qui apprécie la promptitude d’une entreprise à développer des stratégies de réduction de son impact sur les écosystèmes, Liberty Media obtient la note de D- à tous les ans depuis 2012. Il s’agit de l’échelon le plus bas, la note la plus élevée étant A+.

Un événement contribuant à l’exploitation sexuelle

En 2021, le Conseil des Montréalaises a rendu publique une étude portant sur la question de l’exploitation sexuelle durant le Grand Prix du Canada. Si les données ne permettent pas de conclure à une hausse de la traite de personnes durant le Grand Prix, l’étude fait toutefois état d’un consensus parmi les organismes montréalais concernés à l’effet que « pendant le GP, la demande de services sexuels augmente. »

Dans la catégorie ESG qui évalue les politiques de l’entreprise propriétaire de la F1 en matière de respect des droits humains, Liberty Media obtient la note de D- chaque année depuis 2012, date de sa première évaluation sur le sujet.

En somme, le Grand Prix est un événement dont l’éthique écologique, fiscale et humaine est déplorable, et qui est chapeauté par une entreprise dont l’évaluation ESG n’a rien pour rassurer. Malgré cela, les organisateurs de la compétition ont signé l’année dernière une entente avec les pouvoirs publics garantissant la tenue du Grand Prix jusqu’en 2031. Il aurait été préférable que cette 42e édition du Grand Prix soit la dernière.

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3 comments

  1. Il faut se rappeler que nos élus, à tous les niveaux, sont for sensibles au fumet des billets verts.

    Ensuite, qui ne sait pas qu’un élu, au Canada, n’a pas à rendre de compte à ses électeurs durant son terme?
    Allez consulter la décision de la cour du banc de la reine de l’Alberta dans le cas Littlechild en 1990.

  2. Vous avez raison sur toute la ligne. Une telle étude vaut pour tous les «Grands Événements Internationaux» qu’ils soient sportifs, culturels, technologiques et même universitaires. Ces événements servent à promouvoir à la fois le «bien» et le «mal» pour utiliser une connotation moralisante. La mondialisation a accélérée la concentration de la richesse entre les mains d’une minorité de gens d’«affaires» dont la fortune excède le produit national brut de la majorité des membres de l’ONU. Ils traquent les dollars et les occasions de «plaisirs». Le phénomène observé au GP-F1 de Montréal peut l’être lors des finales de la coupe Stanley, de la coupe Grey… et des principaux congrès à recrutement international. Montréal ville biculturelle, ville de festivals, ville épicurienne est aussi vendue comme la ville de tous les plaisirs. On ne parle pas de «Sin City» comme dans le cas de Vegas, mais les gens savent que la vie nocturne est des plus diversifiée et divertissante avec ou sans «». Que le patron de Liberty(!) Media soit présumé être un prédateur économique asocial, il ne diffère en rien de ses «amis» qui possèdent 90% de la richesse mondiale. À moins de se faire révolutionnaire, le citoyen lambda doit se contenter de regarder passer… les bolides.
    Devrions-nous «fermer» Montréal et offrir au Québec un autre gros village? Ne peut-on pas déjà voir des moutons paître dans le parc Maisonneuve, des poules s’époumoner en bordure des ruelles du Plateau, des chiens déféquant dans les plate-bandes de la ville?
    En attendant, jouons aux bons libéraux et non pas aux moralisateurs à la petite semaine (le GP dure 3 jours). Qu’attendons-nous pour étudier la prostitution sous son angle économique? Là, comme en tout commerce, s’exerce la loi de l’offre et de la demande. Pourquoi des personnes H et F, ou LGTBQIA acceptent de louer leur corps à des personnes en demande de services sexuels? La loi tolère les prostitués/ées, condamne les clients et encourage la chasse aux proxénètes.
    Quelle constance que celle de l’État avec les «vices» de ceux qui habitent sa marge. Il fit la même erreur avec l’alcool, le cannabis et les drogues dures. Une fois les prisons pleines, les coûts de la répression supérieurs à ceux de la réparation des séquelles individuelles et sociales, l’État se surprit à réfléchir quant au pourquoi des problématiques. Pourquoi donc ne pas essayer de comprendre ce phénomène social qu’est la prostitution ? Et qui sait, trouverons-nous réponse à ce mal qui brise des vies 365 jours/l’an.

  3. Bravo pour cette publication qui nous aide grandement à nous mobiliser contre cette activité désuète et contre productive.