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Étudiants universitaires internationaux : une « clientèle » lucrative

6 juillet 2022

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7min


Mise en place à l’automne 2019, la déréglementation des frais de scolarité pour les étudiantes et étudiants internationaux a profondément transformé le financement des universités et a accéléré certaine des pires tendances de la marchandisation de l’éducation.

Rappelons que nous publiions en 2018 une note expliquant les tenants et aboutissants de la déréglementation et avancions que, non seulement le projet de la déréglementation visait à réduire le financement public, mais aussi à permettre à certaines universités de s’accaparer un financement plus important au détriment des autres établissements. Quelques années plus tard, nous constatons que nos hypothèses se sont avérées justes.

Rappelons aussi que la déréglementation fait que les étudiant·e·s internationaux de 1er cycle et de 2e cycle inscrits à un programme professionnel paient des frais déterminés par les universités. Les étudiant·e·s de 2e cycle inscrits à un programme de recherche et de 3e cycle paient des frais réglementés, tout comme les étudiant·e·s français·es et belges francophones, peu importe leur cycle d’études.

Pour se donner une idée de grandeur, un·e Québécois·e inscrit·e en 2022-2023 à l’Université de Montréal devra débourser 2 770$ pour une année à temps plein en frais de scolarité. Si cette personne vient d’ailleurs et n’est ni Française ni Belge francophone, ce montant monte à 25 566$. Et si elle a la « chance » d’étudier à McGill, sa facture pourra monter jusqu’à 55 621 $.

Cela étant dit, nous pouvons déjà relever que le financement public québécois des universités diminue. Alors que, au sein des revenus de fonctionnement globaux des universités, la part des frais de scolarité a sensiblement augmenté dans les dix dernières années, la part du financement public provincial a connu une baisse du même ordre de grandeur.

Une telle tendance n’est pas sans rappeler le cycle de l’austérité, où un manque à gagner dans le financement des services publics amène le gouvernement à vouloir les privatiser pour continuer à opérer. Ici, face à la réduction sensible de la part du financement public de Québec, les universités québécoises s’appuient de plus en plus sur les frais de scolarité comme source de revenus. Mais, comme on le verra, ce sont surtout les frais déréglementés des étudiantes et étudiants internationaux qui seront « profitables » aux universités.

Le graphique qui suit dresse un inventaire de la population étudiante universitaire.

Ces données montrent que, si l’effectif étudiant universitaire global a augmenté légèrement en dix ans, la part des étudiants internationaux a pour sa part littéralement explosé entre 2011-2012 et 2020-2021. Certes, la dernière année a été marquée par une baisse des étudiantes et étudiants internationaux, qu’on peut attribuer à la pandémie de COVID-19, mais si l’on se fie sur les données provisoires du Bureau de coopération interuniversitaire, l’année 2021-2022 accueillera un nombre record de 49 304 étudiant·e·s en provenance de l’étranger, confirmant la tendance à la hausse observée depuis une décennie.

Cette augmentation majeure de la population étudiante internationale au Québec se traduit par une manne extraordinaire de revenus pour les universités, puisque celles-ci sont libres de facturer aux étudiantes et étudiants internationaux les frais de leur choix. Cette clientèle est autrement dit hautement « profitable » pour les établissements universitaires, comme on peut le voir au tableau suivant.

En une seule année, les frais de scolarité déréglementés ont augmenté de 53M$ (+16,1%), même si le nombre total d’étudiants internationaux au Québec a diminué. Ces revenus compensent amplement les baisses de revenus tirés des frais réglementés, revenus déjà plus représentatifs de l’évolution de la population étudiante au Québec, et montrent que les universités québécoises n’hésitent pas à imposer des droits de scolarité faramineux aux étudiant·e·s provenant de l’étranger.

Qui profite le plus de ce système ?

Les données présentées au tableau suivant sont univoques : Concordia et surtout, surtout McGill ont engrangé des revenus faramineux grâce à la déréglementation des frais de scolarité des étudiants internationaux, ce que nous avions d’ailleurs prédit dans notre étude de 2018.

Ces données sont toutefois encore plus spectaculaires quand on garde à l’esprit que, contrairement aux droits de scolarité réglementés, qui sont récupérés par Québec pour être redistribués à l’ensemble des universités par le truchement de la subvention de fonctionnement, les frais déréglementés sont fixés par l’université et entièrement conservés par cette dernière.

En d’autres mots, les frais réglementés, dans la mesure où ils sont redistribués entre toutes les universités, permettent au moins d’assurer un minimum d’équité dans le financement des universités – du moins si l’on met de côté le fait que la formule de redistribution contient de nombreux problèmes –, et ce même s’ils sont considérablement plus élevés que les frais payés par les étudiant·e·s québécois·es, canadien·ne·s ou français·es.

La déréglementation cimente ainsi une conception purement transactionnelle de l’université, où l’étudiant·e international·e vient « chez nous » pour obtenir une formation « d’avenir » et de « qualité », quitte à en payer un prix certes élevé au Québec, mais « compétitif » à l’international. C’est toute l’équité du financement des universités qui prend le bord, alors que la course à la clientèle étudiante étrangère devient de plus en plus féroce entre les universités québécoises. Cette tendance participe d’ailleurs d’un mouvement de néolibéralisation des services publics, qui se caractérise par l’instauration d’une logique de quasi-marché entre les établissements afin de les rendre plus efficients – ici, la course à l’effectif étudiant international pour mieux se financer. Quant aux personnes venant étudier au Québec, ces dernières font littéralement les frais de cette concurrence en payant des frais de scolarité abusivement élevés.

Pour ce qui est des universités, cette transformation est presque réussie ! Encore un effort pour accomplir la privatisation totale de ces dernières et consolider la course aux étudiant·e·s pour se financer. Verra-t-on lors d’un éventuel prochain mandat de la CAQ une hausse généralisée des frais de scolarité ? Chose certaine, la déréglementation intégrale a définitivement ouvert cette voie bien décevante pour l’avenir d’une éducation universitaire accessible et concourant au plein développement de la personne et de la culture.

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1 comment

  1. Merci pour cette analyse. C’est fascinant. À cela s’ajoute le fait que ces étudiants achètent ainsi leur place en immigration (n’est-ce pas?) et sont éduqués surtout en anglais. Comment parler de ça en campagne électorale?