Du néolibéralisme, vraiment

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Les professeurs Luc Godbout et Jean-Herman Guay prétendent que le néolibéralisme n’a pas de prise au Québec, puisque si tel était le cas, on observerait une « réduction de la taille de l'État et une augmentation des inégalités et de la pauvreté ». En l’absence de ces signes, il serait juste de conclure que le Québec fait figure de village d’Astérix et qu’il a été épargné par la vague néolibérale internationale. Le raisonnement ne tient pas, notamment parce que sa prémisse est erronée : le néolibéralisme est tout à fait compatible avec l’augmentation de la bureaucratie ou de l’interventionnisme d’État et avec l’augmentation des transferts et du soutien aux secteurs les plus pauvres de la société.

On présente souvent le néolibéralisme comme un recul de l’État face à l’avancée du marché, compris comme lieu du pur laisser-faire économique. L’affaire semble se confirmer quand on prête oreille au discours libre-échangiste et libertarien, ou encore celui du secteur financier, qui appelle à la libéralisation des marchés et à la dérégulation des flux de capitaux.

Or, il ne faut pas s’en tenir à cette représentation idéologique simplificatrice. Dans les faits, le néolibéralisme « ne cherche pas tant le » recul « de l’État et l’élargissement des domaines de l’accumulation du capital que la transformation de l’action publique en sphère régie, elle aussi, par des règles de concurrence et soumise à des contraintes d’efficacité semblables à celles que connaissent les entreprises privées » (Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2010, p. 354). L’État n’intervient donc pas moins, il intervient sans doute même davantage, mais il intervient surtout différemment. Il ne cherche plus à prodiguer des services, mais à créer des « situations de mise en concurrence » dans tous les secteurs et à « adapter les individus à la compétition ». On va ainsi recopier au sein de l’État des modes de gestion propres au secteur privé : c’est ce qu’on appelle le New Public Management (NPM).

L’implantation d’un tel programme au Québec peut être illustrée par la mise en marché du secteur de l’éducation, contestée par les étudiants ce printemps. Le gouvernement rompt avec les politiques sociales antérieures pour recopier le processus de Bologne, lequel introduit des hausses de frais de scolarité, des réformes de la gouvernance et des mécanismes d’évaluation systématique dans le but de mettre le système d’éducation sous tension pour le rendre plus « concurrentiel » et « productif », le tout pour répondre aux impératifs de l’économie. Nos travaux sur l’éducation et la santé ont cependant démontré que cette réorientation de l’appareil public ne signifiait pas une réduction des dépenses d’État, mais au contraire, une augmentation de la bureaucratie.

Paradoxalement, l’augmentation des dépenses publiques s’accompagne d’une augmentation des tarifs. Le budget 2011-2012 du Québec prévoit par exemple que les subventions versées aux universités par le gouvernement croîtront à un rythme moyen de 4,2% par an d’ici à 2015-2016, mais que la contribution étudiante aux revenus globaux des universités passera de 12,7 % à 16,9 %. L’État continuera donc de financer l’éducation, tandis que les individus devront s’endetter davantage pour avoir accès aux mêmes services.

C’est là un aspect du néolibéralisme que laissent de côté MM. Godbout et Guay. En régime néolibéral, le recours au crédit est encouragé, car il permet de soutenir le pouvoir d’achat des consommateurs lorsque leurs revenus ne suffisent pas à absorber ce que l’économie produit. Au Canada, le taux d’endettement des ménages est ainsi passé de 66% en 1980 à 154% au premier trimestre de 2012.

Par ailleurs, il est faux de prétendre que les politiques néolibérales sont incompatibles avec la mise en place de mesures de soutien aux plus démunis : il s’agit même d’une condition de possibilité de ce régime. Par exemple, l’introduction de tarifs pour accéder au système de santé provoquerait un tollé si des mesures n’étaient pas introduites pour permettre aux pauvres de recevoir des soins.

Toutefois, les politiques néolibérales s’attaquent aux effets de la pauvreté plutôt qu’à ses causes. L’aide aux plus démunis doit être ponctuelle et est conçue pour que les personnes aux prises avec des difficultés puissent se rendre à nouveau disponibles pour le marché. La réforme de l’assurance-emploi décrétée par Ottawa dans le budget 2012-2013 illustre parfaitement ce principe, car la nouvelle politique doit inciter les chômeurs à retourner le plus rapidement possible sur le marché du travail.

 

Enfin, l’objectif principal de la « gouvernance » néolibérale est la croissance économique. Or comme l’IRIS l’a montré dans une étude récente, bien que le PIB québécois ait crû de 71,3% entre 1976 et 2006, les revenus après impôt de la plupart des déciles ont connu une croissance beaucoup plus timide et la répartition de la richesse est restée favorable au décile le plus riche, une tendance qui s’observe sur le long terme. Encore plus inquiétant, l’économiste Michael Veall a montré qu’au Québec, la part des revenus accaparée par le 1% était passée de 5,4% des revenus après impôt en 1982 à 7,6% en 2007.

Il est bien certain que si l’on définit le néolibéralisme comme « retrait de l’État » et qu’on en cherche les signes, on ne trouvera rien, puisque ce n’est pas ce qui arrive, ni ce qui constitue l’essence de cette forme sociale. On verra bien au contraire l’État intervenir activement pour créer des situations de quasi-marché en son propre sein et dans nombre de secteurs, ce qui explique qu’on observera aussi une augmentation des dépenses liées à ces interventions.

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