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Budget fédéral 2026: les entreprises maîtres chez nous

5 novembre 2026

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12min


Le ministre François-Philippe Champagne présentait aujourd’hui à Ottawa le deuxième budget du gouvernement Carney. Intitulé « Maîtres chez nous », le budget fédéral de 2026 reprend le slogan des libéraux de Jean Lesage, mais donne dans les faits les clés de la maison aux entreprises. Les mesures pour répondre aux besoins de la population sont nombreuses, mais insuffisantes pour s’attaquer aux problèmes les plus urgents étant donné que le gouvernement garde le cap sur un retour rapide à l’équilibre budgétaire.

Cadre budgétaire

Le budget 2026-2027 prévoit des dépenses de 602,6 milliards de dollars et des revenus de 540,3 milliards de dollars, pour un déficit de 62,3 milliards de dollars, soit 1,8% du PIB. Le gouvernement se targue de maintenir un rythme de croissance des dépenses qui se limitera à 2% de 2026-2027 à 2030-2031, un choix conservateur qui, comme on le verra, se fait au détriment de la population. 

Notons que la dette brute diminue très légèrement en proportion du PIB, passant de 40,2% l’année dernière à 39,9% du PIB en 2026-2027. Quant au ratio de la dette nette par rapport au PIB, il est passé sous la barre des 10%, demeurant ainsi de loin le plus bas des pays du G7.

Le budget confirme la privatisation à venir d’infrastructures névralgiques, la documentation budgétaire mentionnant que le gouvernement « [proposera] des concessions à long terme pour l’exploitation des quatre principaux aéroports au pays ». Les terrains et les actifs demeureront la propriété du gouvernement.

Le gouvernement continue par ailleurs son examen exhaustif des dépenses au nom de la « rigueur budgétaire » et de « l’efficacité ». Plusieurs mesures sont prévues pour « simplifier le régime fiscal » (coût de 1,4 milliard de dollars sur cinq ans) ou « renforcer la conformité aux règles fiscales » (économies de 1,1 milliard de dollars sur cinq ans). On constate aussi que l’objectif malavisé d’éliminer aveuglément 40 000 postes dans la fonction publique en 2028-2029 a déjà été atteint, une diminution de plus de 10% par rapport à 2023-2024.

Dans une volonté de « moderniser Postes Canada », on apprend enfin que le coût des timbres sera fixé à 2$ en 2027, puis augmentera de 7% par année par la suite « de façon continue » – une manière de dire que le gouvernement cherche à décourager une fois pour toutes l’envoi postal au pays.

Aide aux entreprises

La mesure la plus importante de ce budget est sans contredit la « mégadéduction à la productivité ». Cette mesure permettra aux entreprises de déduire de leurs impôts le coût intégral de la plupart de leurs investissements. Conçue pour favoriser l’achat de machinerie et de technologie, cette baisse d’impôt privera le gouvernement de 7 milliards de dollars de revenus par année. De ce montant, selon les estimations effectuées par le Centre canadien de politiques alternatives, 30% iront directement dans les poches de l’industrie pétrolière et gazière et 11% à l’industrie minière. Considérant que, de l’aveu même du gouvernement, une grande part des investissements technologiques visent actuellement la construction de centres de données, il y a fort à parier que cette mégadéduction profitera largement à l’industrie de l’intelligence artificielle. Concrètement, cette manière de procéder pour stimuler les investissements implique que ce sont les entreprises qui décident de ce qu’elles achètent, mais que c’est le gouvernement qui paie la facture. Au lieu d’orienter le développement technologique, comme on pourrait le croire à la lecture du slogan « maîtres chez nous », on le laisse entre les mains des dirigeants d’entreprises.

De surcroît, après cette mégadéduction, le Canada aura un taux effectif marginal d’imposition 75% inférieur à la moyenne des pays du G7. Le Canada avait pourtant déjà un taux d’imposition des entreprises bien plus bas que celui de ces autres pays riches, y compris les États-Unis.

Aide aux ménages

Plusieurs petites mesures sont prévues dans le budget pour tendre vers « un coût de la vie plus abordable ». La mesure la plus importante prend la forme d’un supplément unique de 50 % de l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels pour 2026-2027 qui représente un coût de 4 milliards de dollars cette année (soit un montant minime de 339 $ pour une personne seule sans enfant et 679 $ pour un couple avec deux enfants). La mesure n’est pas récurrente. Notons que le 4 milliards inclut aussi une bonification du budget accordé à Nutrition nord, un programme censé réduire le coût de l’épicerie pour les communautés du Grand Nord en finançant directement les épiceries. Ce programme a pourtant été critiqué par les communautés nordiques parce que les détaillants visés auraient empoché une partie des subventions sans réduire d’autant le prix des aliments.

Le crédit canadien pour proche aidant devient un crédit remboursable à partir de l’an prochain, ce qui permettra à des personnes à plus faible revenu de bénéficier d’un montant qui pourra atteindre jusqu’à 1260$. Une somme qui est évidemment loin de compenser pour les heures que certaines personnes consacrent à la proche aidance. 

La bonification de l’allocation pour les travailleurs profitera aux travailleurs et aux travailleuses à faible salaire, qui pourraient recevoir jusqu’à 675$ de plus, et constitue à ce titre une mesure de lutte contre la pauvreté qui compense pour le fait que des employeurs ne paient pas suffisamment leurs employé·e·s. Mais ceux-ci devront attendre l’an prochain, car aucune somme n’est prévue à cet effet cette année. 

Le gouvernement dépense aussi 87 millions cette année, pour un total de 2 milliards de dollars sur huit ans, pour aider jusqu’à 820 000 foyers à se procurer une thermopompe, une  bonne mesure qui ne profitera cependant qu’aux propriétaires.

Aux abonnés absents, mentionnons l’assurance médicament, un programme que le gouvernement n’aura finalement jamais étendu à l’ensemble des médicaments alors qu’une telle mesure aurait aidé les ménages sur le long terme, et le programme d’alimentation scolaire, qui demeure insuffisant considérant qu’il ne touche que quelque 400 000 enfants au Canada, soit moins d’un enfant sur dix. Soulignons enfin qu’au bout de 5 ans, le gouvernement aura dépensé plus pour sa mégadéduction à la productivité (36G$) que pour l’ensemble des mesures d’aide pour le coût de la vie présentées dans ce budget (31G$).

Logement

Le gouvernement se vante d’investir 44,7 milliards de dollars sur 11 ans « afin d’ouvrir la voie pour mettre fin à l’itinérance au Canada d’ici 10 ans, accroître l’offre de logements hors marché et créer un marché du logement répondant aux besoins de tous ». Or, en 2026-2027, le gouvernement consacre à ces objectifs la rondelette somme de… zéro dollar. C’est donc seulement à partir de l’an prochain que des sommes seront dépensées, notamment pour la construction de logements de transition pour les personnes en situation d’itinérance. Même chose pour les montants supplémentaires consacrés à « dynamiser la construction de logements hors marché », une approche cela dit qui ne garantit aucunement que des logements réellement abordables, tels des logements sociaux, soient construits. Le gouvernement espère construire 200 000 de ces logements hors marché sur dix ans, mais il faudra attendre 2028-2029 pour voir des sommes consacrées à cet objectif. Notons que selon le réseau de recherche basé à l’Université de Toronto School of Cities, il faudrait que 40% des nouvelles constructions appartiennent au segment hors marché, tandis qu’il faudrait construire 655 000 logements sociaux au pays pour répondre aux besoins de la population.

Culture et patrimoine

Une série de mesures touchent à la culture, aux peuples autochtones et à l’inclusion sociale. Ces mesures pour « un Canada fort et uni » représentent une dépense de 982 millions de dollars cette année, pour un total de 34,6 milliards de dollars sur cinq ans. Les mesures touchant les Peuples autochtones représentent 26,7 milliards de dollars au bout de cinq ans, mais elles n’entreront en vigueur pour la plupart qu’à partir de l’an prochain. Sur cinq ans, 12,5 milliards de dollars iront au logement et aux infrastructures, 10,9 milliards seront consacrés à la réussite scolaire et au soutien aux enfants et aux familles des Premières Nations et 3,9 milliards serviront à améliorer la santé et la sécurité dans les communautés. 

Le reste des mesures pour un Canada fort et uni sont intéressantes, mais l’effet de saupoudrage risque de diluer leur effet, tandis que l’absence de stratégie cohérente pourrait carrément être nuisible. Par exemple, les mesures pour soutenir la création, le journalisme et les médias (750 millions en 2026-2027, 1 milliard sur cinq ans) sont des plus pertinentes, mais le Directeur parlementaire du budget avait estimé en 2023 qu’une taxe sur les services numériques aurait rapporté 7,2 milliards de dollars sur cinq ans. Le gouvernement Carney l’a pourtant abandonnée pour ne pas déplaire aux géants du numérique, dont les pratiques nuisent aux médias et aux créateurs canadiens. Les mesures de protection des océans (20 millions de dollars en 2026-2027, pour un total de 1,3 milliard de dollars sur cinq ans) devront en quelque sorte concurrencer avec l’accroissement de l’activité économique stimulée par les investissements du gouvernement Carney. Une somme de 278 millions de dollars sera consacrée aux infrastructures dans les parcs nationaux et les lieux historiques du Canada ». Considérant les postes qui seront abolis à Parcs Canada, se retrouvera-t-on avec de belles infrastructures publiques, mais un manque d’employé·e·s pour les rendre accessibles à la population?

Dans les documents budgétaires, les mesures de soutien à la culture et aux artistes sont placées sous la rubrique du renforcement de la souveraineté canadienne et de la construction d’un Canada « fort et uni ». Parmi les mesures mises en relief, on trouve l’acquisition du Champ d’honneur national de Pointe-Claire, un cimetière militaire, pour mieux rendre hommage « au service et aux sacrifices des anciens combattants ». On annonce aussi la commémoration de batailles de l’histoire militaire canadienne et le renforcement du Centre du patrimoine de la GRC, présenté comme un lieu de mémoire pour “ceux et celles qui risquent leur vie pour protéger nos communautés”. Cette utilisation des arts pour célébrer la police et l’armée trahit une vision conservatrice de la culture, au service du projet militariste de Carney.

Dépenses militaires

Dans ce budget, le gouvernement Carney maintient son plan d’expansion de l’industrie militaire et des Forces armées canadiennes. Alors qu’il s’était déjà engagé à atteindre la cible de l’OTAN (5% du PIB) d’ici 2035, il indique aujourd’hui que les dépenses militaires représenteront 4% du PIB dès 2030. Il pose donc les conditions pour que l’essentiel du processus de militarisation soit accompli à la fin de son premier mandat. En 2030-2031, les dépenses strictement militaires seront supérieures de 33 milliards de dollars par rapport au niveau actuel, soit une hausse de 50,5%.

Énergie

En mai dernier, le gouvernement fédéral a annoncé une stratégie nationale pour une économie canadienne électrifiée qui prévoit doubler l’offre d’électricité d’ici 2050 pour soutenir la compétitivité du pays et lutter contre les changements climatiques. En accompagnement du budget, on trouve un plan d’action visant à concrétiser cet objectif. Le tout est présenté comme un projet d’édification de la nation qui créera 1,6 million d’emplois et qui donnera une impulsion au secteur manufacturier canadien.

Bien que certaines mesures de décarbonation de l’économie contenues dans ce plan puissent être accueillies favorablement, il faut se rappeler que si les nouvelles capacités électriques s’additionnent aux énergies fossiles au lieu de les remplacer, elles ne permettront pas réellement de lutter contre les changements climatiques. On peut d’ailleurs craindre qu’une part importante de nouvelles capacités électriques servent essentiellement à alimenter les centaines de centres de données dont la construction est prévue pour nourrir l’IA.

Le plan d’électrification du gouvernement se positionne aussi en faveur du développement de l’énergie nucléaire. Il propose de soutenir l’installation de 17 gigawatts de nouvelles capacités nucléaires en Ontario et en Saskatchewan d’ici 2050, soit l’équivalent de l’entièreté du complexe La Grande (projet de la Baie-James) qui fournit presque la moitié de la puissance électrique du Québec. Il s’agit d’un pari dangereux compte tenu des risques du nucléaire. Ce dernier est présenté comme une source d’énergie propre, bien qu’il s’appuie sur l’extraction d’uranium, un minerai aux conséquences environnementales néfastes qui sera aussi utilisé pour accroître les arsenaux d’armes nucléaires dans le monde, comme annoncé dans la stratégie industrielle de défense de Carney l’année dernière.

Environnement

Il est frappant de voir que le budget ne contient aucun chapitre consacré à l’environnement. En 2021, Mark Carney déclarait que « les changements climatiques posent une menace existentielle » et estimait qu’il y avait urgence de décarboner l’économie de manière à « récompenser ceux qui font partie de la solution et punir ceux qui font partie du problème ». Aujourd’hui, il semble considérer que la menace a disparu. Pourtant, Environnement et changement climatique Canada publiait cet automne un rapport rappelant que le Canada se réchauffe à un rythme deux fois plus élevé que la moyenne mondiale. 

En dépit de cette situation critique, le gouvernement fédéral ne propose pas de plan structurant de protection de l’environnement. Bien que le budget contienne certaines mesures environnementales pertinentes – programme d’installation de thermopompes pour réduire l’utilisation d’énergie et soutien à la conservation des océans, notamment –, ces mesures ne compensent pas le soutien accordé à l’industrie pétrolière et ne sont pas à la hauteur des défis environnementaux auxquels le Canada fait face. La section du budget consacrée à la préparation aux catastrophes prévoit un prêt de 2,5 milliards de dollars à la compagnie De Havilland pour accélérer la construction d’avions-citernes, mais les capacités de production resteront bien inférieures à ce qui serait nécessaire pour protéger les communautés canadiennes des feux de forêt. Alors qu’une étude de l’Institut climatique du Canada indiquait que les récents reculs du gouvernement fédéral en matière de politique climatique ont fait prendre plus de 20 ans de retard au Canada dans la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, le budget actuel confirme que le gouvernement Carney entend laisser le Canada brûler.

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