Trente ans de politiques néolibérales au Québec | Les femmes
15 septembre 2026
Cette série d’articles se penche sur l’évolution des politiques publiques dans les 30 dernières années au Québec, soit depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire en 1996. À travers une analyse non exhaustive de ses principaux champs de compétences, nous montrons que la transformation néolibérale de l’État québécois s’est accentuée, et ce, peu importe la couleur du gouvernement au pouvoir.
Est-il mieux d’être une femme en 1996 ou en 2026? Tout dépend de l’angle avec lequel on prend la question.
D’une part, c’est en 1996 que le réseau des centres de la petite enfance (CPE) a été créé par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, permettant aux parents d’avoir accès à un service de garde de qualité à tarif réduit. En plus de réduire la facture des familles, cette politique publique assurait aux femmes (parce que ce sont en forte majorité des femmes) qui travaillaient en garderie d’avoir accès à de meilleures conditions de travail et une reconnaissance de leur expertise. Ce programme revendiqué depuis des années par les parents et les garderies populaires a été obtenu grâce, entre autres, au travail acharné de Pauline Marois. Alors que son gouvernement imposait une rigueur budgétaire durable à travers l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, la politique pour des services de garde à tarif réduit a été vue comme un compromis.
Dix ans plus tard, en 2006, le gouvernement libéral de Jean Charest crée le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) après de longues négociations avec le Fédéral. Grâce à des prélèvements automatiques sur les salaires, un fonds a été constitué pour assurer des prestations aux mères et aux pères pendant les premières semaines de vie de leur enfant. Ce régime public rendait les congés de parentalité plus accessibles et envoyait un message clair sur le droit des nouveaux parents de se consacrer aux soins de leurs enfants tout en gardant leur lien d’emploi.
Ces deux mesures, l’établissement d’un réseau public de services de garde abordables de qualité et la création du RQAP, sont crédités pour le haut taux de participation des femmes au marché de l’emploi au Québec. De plus, la mise en place du congé de paternité de 5 semaines ainsi que l’ajout de semaines supplémentaires lorsque le père partage le congé de parentalité sont associés à un meilleur partage des tâches domestiques et de soins des enfants. En encourageant les pères à s’impliquer davantage pendant les premières semaines et mois de l’enfant, cela solidifie le lien parental et améliore les compétences des nouveaux pères.
On remarquera également que le nombre de femmes à l’Assemblée nationale a sensiblement augmenté entre 1996 et 2026 et que l’écart de revenu entre les hommes et les femmes a diminué, que ce soit en termes de salaire horaire ou de revenu annuel. L’instauration de la Loi sur l’équité salariale en 1996, qui permet de comparer des emplois à prédominance masculine et à prédominance féminine dans une même entreprise pour s’assurer que les emplois équivalents reçoivent un salaire équivalent, en est pour beaucoup.
Donc, réjouissons-nous? Pas si vite. D’abord, le réseau des CPE n’a jamais été complété. Les gouvernements successifs, qu’il soit libéral, péquiste ou caquiste ont tous promis que chaque parent ayant besoin d’une place en aurait éventuellement une, mais les investissements ont plutôt visé le renforcement du secteur privé, soit en accordant des crédits d’impôt pour diminuer la facture, soit en subventionnant des places au privé plutôt que de soutenir et développer le réseau des CPE, pourtant reconnu comme un modèle de référence. Ce sous-financement et ce manque de soutien se sont traduits par une réduction de la qualité des services, même dans les CPE, ainsi que par un manque de places chronique.
Ensuite, les revenus des femmes ont peut-être augmenté dans les dernières années, mais les priorités économiques des gouvernements demeurent d’investir dans des domaines masculins. Après la crise économique et financière de 2008, les gouvernements libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard ont misé sur une relance essentiellement masculine plutôt que de soutenir les services publics et parapublics où l’on retrouve plus de femmes, des secteurs pourtant garants d’une forte résilience économique.
Si l’équité salariale a permis de redresser les salaires des femmes dans une même entreprise, les secteurs à prédominance féminine demeurent sous-payés et sous-valorisés en comparaison avec les secteurs plus mixtes ou masculins. Par exemple, c’est plutôt à travers de longues grèves que les travailleuses et travailleurs de la santé ou de l’éducation ont vu leurs salaires augmenter. Cependant, leurs conditions de travail demeurent précaires et exigeantes. De plus, plutôt que d’améliorer la qualité des emplois pour attirer et retenir les travailleuses, le gouvernement a misé à plus d’une reprise sur une réduction des qualifications pour combler ses besoins. De l’autre côté, le gouvernement, appuyé avec enthousiasme par le PQ, retire des femmes qualifiées des écoles et des services de garde sous prétexte qu’elles exhibent un signe religieux. Même bénévoles, elles ne sont plus bienvenues dans les établissements scolaires qui comptent pourtant sur l’engagement des parents pour fonctionner.
Mais c’est surtout lorsqu’on considère le climat politique et social actuel que l’on observe des reculs majeurs. Après la pandémie, on a vu une augmentation du nombre de féminicides. Les centres d’hébergement pour femmes victimes de violence ne parvenant pas à répondre à la demande, de nombreux chantiers ont été mis en place pour pouvoir accueillir plus de personnes. Or, en 2024, la ministre de l’Habitation a mis sur pause plusieurs projets en raison du coût élevé « par porte ». Deux ans plus tard, un nombre record de femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. Bien qu’on puisse saluer l’adoption à l’unanimité de la loi Gabie Renaud qui permet aux femmes d’avoir accès aux antécédents de violence conjugale de leur conjoint, peu d’actions ont été menées pour agir sur les causes de cette montée de l’insécurité vécue par les femmes et plusieurs d’entre elles sont prises dans une relation dangereuse par manque de moyens de se loger, de se nourrir, de se protéger. Selon un récent sondage de CROP, plus de la moitié des jeunes hommes (18 à 24 ans) considèrent que les hommes sont supérieurs aux femmes, que le père devrait avoir l’autorité à la maison ou que le célibat des hommes s’explique par la superficialité des femmes. Ces pourcentages sont plus de 20 points de pourcentage plus élevés que pour l’ensemble de la population masculine (18 ans et plus).
Ainsi, même si la condition des femmes est à plusieurs égards meilleure aujourd’hui qu’il y a 30 ans, la grande différence est la direction que prend la société. En 1996, les choses s’amélioraient. En 2026, elles se dégradent. Et rien dans la campagne électorale en cours ne laisse présager que cela changera avec le prochain gouvernement.
Photo: Elmer Cañas (Unsplash)