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Si la privatisation était une bonne idée, elle se ferait en toute transparence

6 août 2026

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4min

  • Anne Plourde

La semaine dernière, Le Devoir révélait que, selon une analyse produite par le ministère de la Santé et des Services sociaux, les opérations chirurgicales réalisées dans les cliniques privées coûtent en moyenne 35% plus cher que celles effectuées dans les hôpitaux publics. Ces données apparaissent dans un mémoire confidentiel obtenu par Le Devoir. Le document en question avait été soumis le 8 juillet 2025 au Conseil des ministres par l’ancien ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, en vue de l’adoption d’un règlement sur l’accès aux services chirurgicaux offerts dans les cliniques privées. Or, il s’avère qu’une version destinée au public du même mémoire existe et que cette version ne mentionne pas les coûts excédentaires de 35% associés à la privatisation des chirurgies. 

En tant que chercheuse travaillant depuis longtemps sur l’enjeu de la privatisation, je n’ai pas été surprise par ces données, ni par le manque de transparence du gouvernement à ce sujet. Il est pertinent de rappeler qu’en mars 2023, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) obtenait, grâce à une demande d’accès à l’information, les résultats d’un projet pilote lancé en 2016 par l’ancien ministre libéral de la Santé, Gaétan Barrette. Ce projet, qui a été prolongé jusqu’en 2020 par le gouvernement de la CAQ, visait à comparer les coûts des chirurgies effectuées dans les cliniques privées et les hôpitaux publics. Jusqu’au printemps 2023, le gouvernement avait refusé de rendre public les résultats de cette comparaison.

Or, notre analyse des données trouvées dans les documents obtenus du ministère montrait qu’en moyenne, les coûts étaient plus élevés dans les cliniques privées pour les cinq interventions retenues dans le cadre du projet pilote. La publication de ces résultats avait suscité une levée de bouclier de la part des cliniques privées et du ministre de l’époque, Christian Dubé.

Celui-ci avait contesté les données de son propre ministère et du projet pilote financé à grand frais par son gouvernement, affirmant que certains coûts n’étaient pas pris en compte dans le cas des hôpitaux publics et que les données des secteurs public et privé n’étaient donc pas comparables (objections auxquelles l’IRIS avait répondu dans une publication subséquente). Sans fournir de nouvelles données, le ministre avait affirmé : « On a réussi à comparer les coûts et à voir tous les bénéfices d’utiliser le privé ».

On apprend aujourd’hui que, dans un contexte où l’adoption d’un règlement visant à élargir la privatisation des chirurgies était débattue, ce même ministre et ce même ministère avaient en main des données confirmant l’analyse publiée par l’IRIS en 2023, mais qu’ils ont choisi de ne pas les rendre publiques. Un tel manque de transparence de la part du gouvernement ne peut que jeter le discrédit sur l’ensemble de son argumentaire en faveur de la privatisation, notamment en ce qui concerne la prétendue capacité des cliniques privées à réduire les listes d’attentes en chirurgie.

De fait, les données disponibles tendent à contredire ces affirmations et à montrer que la privatisation des chirurgies est liée à une diminution des capacités du système public à faire fonctionner ses propres blocs opératoires, comme l’illustre le cas de l’Outaouais. En effet, dans cette région, l’explosion du recours aux cliniques privées de chirurgie entre 2020 et 2023 s’est accompagnée d’une diminution de 24% du nombre de chirurgies réalisées dans les hôpitaux publics, alors que ce nombre augmentait de 4% dans l’ensemble du Québec durant la même période.

Ceci n’est pas surprenant quand on sait que la croissance du secteur privé a pour effet de vampiriser les ressources (humaines et financières) du secteur public. Ainsi, les travaux de l’IRIS démontrent que la pénurie de personnel actuelle dans le réseau de la santé et des services sociaux s’explique principalement par un transfert massif de la main-d’œuvre du secteur public vers le secteur privé au cours des dernières décennies. 

Si le gouvernement en est réduit à cacher les faits à la population, c’est parce qu’il est confronté à ce qui est un problème de taille pour tous les promoteurs de la privatisation : les faits sont têtus et persistent à démontrer, étude après étude, que le privé en santé est une très mauvaise idée.


Cet article est d’abord paru sous forme de lettre dans l’édition du 6 août 2026 du journal Le Devoir.

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