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L’Outaouais comme cas d’école des effets délétères de la privatisation des chirurgies

7 mai 2024

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7min

  • Anne Plourde

La semaine dernière, on apprenait dans cet article que « l’Outaouais est en mode survie » et que « la situation est critique » dans les hôpitaux de la région, qui seront forcés de fermer plusieurs salles d’opération durant les vacances d’été. Le CISSS de l’Outaouais explique la situation par un exode de son personnel vers l’Ontario, où les salaires offerts sont plus élevés. Toutefois, si les départs vers la province voisine contribuent certainement à la crise actuelle, un autre facteur important est en jeu : des données obtenues en vertu d’une demande d’accès à l’information montrent que depuis l’été 2020, l’Outaouais est la région du Québec où la privatisation des chirurgies a été la plus agressive et la plus massive. C’est aussi la région où les conséquences de cette stratégie sur les capacités du système public ont été les plus désastreuses.

Il est bien documenté et connu depuis longtemps que l’Outaouais, en raison de sa position géographique à la frontière de l’Ontario, est aux prises avec des difficultés de recrutement et de rétention du personnel de la santé plus importantes qu’ailleurs au Québec. Des constats similaires ont d’ailleurs été faits pour la région de l’Abitibi-Témiscamingue, également voisine de l’Ontario. Cette situation n’est toutefois pas nouvelle et ne peut expliquer à elle seule le fait que, par exemple, le bloc opératoire de l’hôpital de Gatineau fonctionne actuellement avec 29 % du personnel disponible avant la pandémie.

Ce qui est nouveau, c’est la sous-traitance massive des chirurgies aux cliniques privées par le CISSS de l’Outaouais. Les données obtenues en vertu d’une demande d’accès à l’information suggèrent que, dans ce contexte, l’exode du personnel des établissements publics de la région ne se fait pas seulement au profit de l’Ontario, mais également au profit des cliniques privées auxquelles le CISSS a choisi de déléguer des milliers de chirurgies, contribuant ainsi lui-même à la crise qu’il traverse actuellement.

Ces données montrent qu’en Outaouais, le nombre de chirurgies réalisées en centres médicaux spécialisés (qui sont des cliniques privées détenues par des médecins spécialistes) est passé de 46 en 2020-2021 à 6 601 en 2022-2023, une augmentation absolue de 6 555 chirurgies privées, ou de 14 250 % (!!) en chiffres relatifs. La proportion de chirurgies réalisées dans le privé par rapport au total des chirurgies est passée de 0,5 % à 49 % en deux ans. 

L’Outaouais est ainsi la région du Québec qui a connu la plus forte augmentation du nombre de chirurgies effectuées en cliniques privées durant cette période. À elle seule, elle est responsable du tiers (34%) de l’augmentation du nombre de chirurgies privées dans l’ensemble du Québec, alors que la région compte pour moins de 5% de la population québécoise. En cela, elle constitue un véritable cas d’école pour la privatisation des chirurgies au Québec et, comme nous le verrons maintenant, elle représente aussi un avertissement de ce qui risque de se produire à l’échelle de la province si le gouvernement poursuit dans cette voie délétère.

Les données obtenues montrent qu’en Outaouais, l’augmentation spectaculaire des chirurgies réalisées dans le secteur privé s’est faite au détriment du secteur public. Ainsi, le nombre de chirurgies effectuées dans les hôpitaux publics de la région est passé de 9 114 en 2020-2021 à 6 940 en 2022-2023, soit une diminution absolue de 2 174 et une diminution relative de 24%. Dans le reste du Québec, le nombre total de chirurgies effectuées dans le secteur public a plutôt augmenté de 4 % au cours de la même période. En fait, à l’exception du Nord-du-Québec, l’Outaouais est la région ayant connu la plus forte diminution relative du nombre de chirurgies réalisées le secteur public et, à l’exception de Montréal, elle est celle qui a connu la plus forte diminution absolue durant la période.

Cette perte de capacité importante et brutale des hôpitaux publics de l’Outaouais ne peut s’expliquer uniquement par un exode du personnel vers l’Ontario. À cet égard, il est intéressant de comparer cette région avec celle de l’Abitibi-Témiscamingue, qui n’a sous-traité aucune chirurgie au secteur privé. L’Abitibi-Témiscamingue, qui est une région éloignée en plus d’être elle aussi voisine de l’Ontario et qui est également aux prises avec des problèmes chroniques de recrutement et de rétention de personnel, n’a connu qu’une diminution de 5% du nombre de chirurgies réalisées durant la même période. Tout indique donc que la baisse drastique (-24%) du nombre de chirurgies effectuées dans les hôpitaux publics de l’Outaouais est directement liée à la stratégie de privatisation massive des chirurgies retenue par le CISSS de la région.

Il est vrai qu’à court terme, cette stratégie a permis d’augmenter considérablement le volume total de chirurgies effectuées. Ainsi, le nombre total de chirurgies réalisées en Outaouais (dans le privé et dans le public) est passé de 9 160 en 2020-2021 à 13 541 en 2022-2023, ce qui représente une hausse de 48 % (contre une augmentation totale de seulement 7 % dans le reste du Québec). Toutefois, cette augmentation purement quantitative des chirurgies réalisées cache une réalité inquiétante.

En effet, il est important d’insister sur le fait que les chirurgies effectuées dans les hôpitaux publics et celles réalisées en cliniques privées ne s’équivalent pas. Les cliniques privées n’effectuent que les chirurgies dites « électives », donc moins prioritaires et, parmi celles-ci, elles n’effectuent que les chirurgies les plus simples, celles qui peuvent être effectuées « à la chaîne » et en grand volume. Ainsi, en Outaouais, l’essentiel (86%) de l’augmentation du nombre total de chirurgies réalisées entre 2020-2021 et 2022-2023 (dans les secteurs public et privé) est attribuable à une très forte hausse (+147%) du nombre de chirurgies en ophtalmologie qui, à la fin de la période, étaient en très grande majorité réalisées en cliniques privées dans la région.

De plus, les cliniques privées ne prennent en charge que les patient·e·s qui sont globalement en bonne santé, sans comorbidités et sans risques de complication importants. Autrement dit, les cliniques privées prennent en charge les chirurgies les plus rentables, laissant au secteur public la responsabilité des cas les plus lourds. Après tout, ces cliniques sont des entreprises à but lucratif dont la priorité est le profit.

Or, comme on l’a vu, le gain réalisé à court terme par le CISSS de l’Outaouais sur le plan strictement quantitatif du nombre total de chirurgies réalisées s’est fait au détriment du secteur public, et la situation actuelle dans les hôpitaux du CISSS de l’Outaouais démontre que les conséquences désastreuses de cette stratégie commencent déjà à se faire sentir. Considérant l’absence de responsabilité des cliniques privées à l’égard des patient·e·s les plus vulnérables et de ceux et celles avec les besoins les plus importants et les plus urgents, on peut s’attendre à ce que la perte de capacité du secteur public provoquée par la privatisation massive des chirurgies s’accompagne d’une dégradation de l’accès à des services essentiels pour ces personnes. 

Jusqu’à maintenant, les données dont nous disposions sur la privatisation des chirurgies indiquaient que le recours accru aux cliniques privées risquait de se traduire par une augmentation importante des coûts pour les différents types d’interventions sous-traitées. Le cas de l’Outaouais suggère désormais que l’augmentation purement quantitative du volume total de chirurgies permise par le recours au privé n’est pas un progrès puisqu’elle se traduit par un exode du personnel vers les cliniques privées et qu’elle place ainsi le secteur public, seul responsable des patient·e·s les plus malades, en « mode survie ». Ainsi, tout indique que cette stratégie pose un danger important pour la pérennité du secteur public et l’accès aux services, et qu’il est urgent de la remettre en question.

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3 comments

  1. Bonjour, Madame Plourde,
    Pour reprendre votre exemple des interventions chirurgicales, plus faciles à calculer que le traitement d’autres pathologies, le nombre total des malades traités est passé de 9 160 dans l’année 2020/2021 à 13 541 durant les 12 mois suivants. Vous ne signalez aucune augmentation notable du nombre des chirurgiens mais pensez que le personnel soignant a glissé du Public vers le Privé. En outre, le Public aurait conservé les cas lourds qu’il suivait déjà. L’augmentation porterait donc sur les cas plus légers. Ma question : pouvez-vous expliquer pourquoi ces 4 381 cas en attente n’étaient pas traités et quelle solution pourrait être envisagée pour y parvenir dans le Public ? Vous n’oubliez certainement pas que l’objectif d’un système de santé est de soulager les malades. Merci pour votre réponse.

  2. Merci pour votre billet instructif sur les effets délétères de la privatisation.

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