Québec dans le rouge : la faute à DiCaprio

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C’est reparti. L’approche du budget du Québec entraîne les frappes préventives de la droite économique. La semaine dernière, la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke marquait le début de la saison budgétaire en évoquant le « choc » qui frappera le Québec « d’ici 2050 ». Aujourd’hui, c’est au tour du Centre sur la productivité et la prospérité (CPP) de HEC Montréal de publier son bilan de la productivité du Québec, un véritable exercice annuel d’autoflagellation à propos de l’économie québécoise et des finances publiques.

Les constats sont connus. Le Québec n’est pas assez productif, il ne crée pas suffisamment d’emplois et les impôts sont trop élevés. Par ailleurs, l’État, comme les ménages, vivent au-dessus de leurs moyens. Le premier dépense une fortune dans les services publics et les deuxièmes sont surendettés parce qu’ils manquent de littératie financière. Vient enfin le vieillissement de la population qui assène le coup de grâce aux contribuables québécois excessivement oisifs qui vivraient « à l’européenne ».

On peut répondre rapidement à plusieurs de ces accusations récurrentes. L’IRIS a montré l’an dernier qu’il est faux de prétendre à l’emporte-pièce que les Québécois.e.s sont les plus imposé.e.s en Amérique du Nord. Les cas diffèrent d’un ménage à l’autre, mais pour au moins 50% de la population, l’affirmation est fausse. En revanche, nous savons que le 1% le plus riche de la population accapare une part toujours grandissante de la richesse produite au Québec et qu’il paie de moins en moins d’impôts! Nous savons aussi que les ménages les plus fortunés ont accès à davantage de crédits d’impôts et de déductions fiscales que monsieur madame Tout-le-monde, ce qui a un impact direct sur les recettes de l’État et donc, sur l’équilibre des finances.

À l’inverse, la tarification des services sur laquelle insiste le CPP amplifiera davantage les écarts de richesse dans la population. La redistribution par l’impôt est en effet le dernier rempart contre l’explosion des inégalités. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à comparer les revenus de marché comparativement aux revenus après impôts. Les contribuables auront une situation économique plus précaire et paieront plus cher pour avoir accès à des services publics désormais administrés selon une logique d’utilisateur-payeur.

Oui, le PIB augmentera davantage si l’on marchandise des services actuellement gratuits. Oui, il augmentera lorsque vous devrez payer pour votre chambre au nouveau CHUM. En effet, le PIB est revigoré par les dépenses, bonnes ou mauvaises, tandis que la gratuité n’est pas considérée comme un indice de prospérité par les économistes conventionnels. Pour une critique du PIB comme indicateur de richesse d’une société, prenez un moment pour lire cette brochure de mon collègue Renaud Gignac.

Enfin, et c’est là sans doute le plus important, que doit-on penser de la productivité du Québec lorsqu’on s’aperçoit que les gains réalisés en la matière depuis trente ans se concentrent dans les mains des détenteurs de capital (les propriétaires d’entreprises) plutôt que dans celles des travailleurs et des travailleuses qui produisent cette richesse au quotidien? Que penser en outre des immenses liquidités qui dorment dans les coffres des entreprises canadiennes qui s’abstiennent d’investir au grand désespoir de la Banque du Canada ou du ministre fédéral des Finances qui a pourtant pratiquement baissé leur taux d’imposition de moitié… On a trop pressé le citron, disent certains? Ça dépend à qui appartient le citron….

Ce qui est véritablement renversant au moment de subir à nouveau le tourne-disque d’une certaine droite à l’approche du budget, c’est de passer totalement sous silence les origines du déficit que l’on ne parvient pas à résorber actuellement. L’origine du déficit que nous combattons (bien maladroitement) n’est pas la paresse du Québécois moyen : c’est une crise économique majeure de laquelle tous et toutes aurait dû retenir des leçons. Le déclencheur de cette crise se trouve à Wall Street et dans les produits financiers absurdes que des banquiers irresponsables ont fait circuler massivement dans l’économie. Elle a entraîné un désastre économique que seul l’État a été en mesure de freiner au coût d’un endettement des contribuables.

En somme, pour comprendre comment s’introduire à l’état des finances du Québec à l’approche du budget, le film The Wolf of Wall Street avec Leonardo DiCaprio est encore plus utile que le bulletin du CPP. Avant de tout démanteler au Québec, la première étape pour avoir une discussion intelligente sur les finances publiques est de ne pas céder à la peur que voudraient nous communiquer certains prophètes de malheur issus de la vieille économie. Nous y reviendrons dans les prochaines semaines.

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