PIB : le vernis craque

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L’OCDE vient de produire un rapport imposant – tant par sa dimension que par la recherche qu’il a dû exiger – sur l’évolution de la qualité de 25 pays du 19e siècle à aujourd’hui. Vous en avez peut-être entendu parler si vous avez lu cet article du Devoir, dont le titreur particulièrement jovialiste ne semble pas avoir compris toute la portée du rapport, pas plus que celle de l’article. Difficile en effet d’affirmer que « l’humanité prend du mieux » après avoir parcouru ces pages. Une chose qui ressort sans le moindre doute cependant, c’est que le Produit intérieur brut (PIB) comme indicateur de richesse et de développement perd grandement en pertinence.

En fait, l’existence même de ce rapport est issue de la remise en question grandissante de cet indicateur. Comme l’avait souligné mon collègue Renaud Gignac dans une éclairante brochure, l’OCDE a reçu une série de rapports – dont celui-ci – l’invitant à développer de nouveaux indicateurs pour mesurer le progrès social. Cette recherche a abouti au développement de l’indice Vivre mieux qui tient compte de plus d’une douzaine de facteurs (logement, emploi, liens sociaux, environnement, éducation, santé, sécurité, rapports de genre, etc.) pour comparer la qualité de vie entre différents pays.

Le nouveau rapport qui vient d’être publié – intitulé How was life? – reprend certains de ces facteurs et observe leur évolution de 1820 à aujourd’hui dans différentes régions du monde. On y constate, bien entendu, l’ampleur des disparités entre les différentes régions du monde en matière de qualité de vie. Même si on peut voir une légère réduction des disparités entre les pays récemment – donnée sur laquelle le titre du Devoir insiste lourdement – c’est surtout la distance qui sépare les pays dits « occidentaux » et le reste du monde qui est marquante.

On est également amusé de lire des extraits comme celui-ci dans un rapport de l’OCDE : « In the early 20th century, Eastern Europe and especially the Soviet Union witnessed substantial progress and closed some of the gap with the leaders. Convergence with the West is stronger there in terms of the composite indicator than what is shown by per capita GDP. Despite some flaws in socialist countries (for instance, the lack of political freedom), progress was nonetheless made in many well-being-indicators. »

Ce n’est cependant pas ce qui a retenu mon attention. Tout au long de leur étude, les auteurs comparent l’évolution des facteurs liés à la qualité de vie avec celle du PIB et tentent de voir s’il y a corrélation. C’est parfois le cas, d’autre fois comme dans le cas de l’environnement, de la « démocratie » (considérant leur définition de la démocratie, les guillemets sont de mise) et des homicides les choses sont beaucoup plus compliquées. Quand les auteurs rassemblent tous ces facteurs en un seul indice, son évolution par rapport au PIB devient très intéressante. Voyons la différence entre l’indice de la qualité de vie et le PIB dans le cas des Etats-Unis, du Canada et de l’Australie (réunis par cette étude sous l’appellation « Western Offshoots » et représentés en moyenne dans le graphique). Les points blancs représentent le PIB et la ligne l’indice Vivre mieux (réduit pour des raisons historiques). Le zéro représente la moyenne mondiale de 1820 à 2000.

Graphique 1 : Évolution du PIB et de l’indice Vivre mieux pour le Canada, les Etats-Unis et l’Australie, moyenne par décennie, 1820 à 2000. Graph6oct1

Source: OCDE, How Was Life? Global Well-Being since 1820, IISH 2014, p.260.

Pour ces pays, le niveau de vie était bien supérieur au PIB avant les années 1950, mais dans le courant de la deuxième moitié du 20e siècle la croissance de la qualité de vie a ralentit considérablement sa course tandis que la croissance du PIB a explosée. Cette disjonction entre croissance économique et qualité est évidente quand on y réfléchit un peu. Pensez à la différence de qualité de vie entre ceux et celles qui vivaient dans les années 1930 et ceux qui vivaient dans les années 1960 : de l’accès aux soins de santé aux gains importants d’égalités entre les hommes et les femmes en passant par la démocratisation de plusieurs appareils rendant la vie plus facile, ce sont des différence majeures. Faisons maintenant de même pour la période 1960 à 1990 : trouve-t-on des changements si importants? Pourrait-on affirmer que l’amélioration de la qualité de vie a suivi la courbe fulgurante du PIB? Il est évident que non. Le PIB seul ne nous permet pas de comprendre ce qui se produit quant à notre qualité de vie dans les dernières décennies.

Prenons un autre exemple, tout aussi intéressant. La comparaison de l’évolution du PIB et de l’indice Vivre mieux pour la Grande-Bretagne, l’Inde et la Chine.  

Graphique 2 : Évolution du PIB et de l’indice Vivre mieux pour la Grande-Bretagne, la Chine et l’Inde, moyenne par décennie, 1820 à 2000. Graph6oct2 Source: OCDE, How Was Life? Global Well-Being since 1820, IISH 2014, p.264.

Ici encore, à partir des années 1960, on voit le PIB grimper beaucoup plus vite que la qualité de vie pour la Grande-Bretagne. Intéressant de voir que l’inverse se produit en Chine et en Inde : la qualité de vie y augmente beaucoup plus rapidement que le PIB par habitant. Alors que le néolibéralisme s’installe en Grande-Bretagne, la Chine et l’Inde font des réformes sociales qui scolarisent de grands pans de leur population et mettent en place des systèmes de santé. Il ne faut en rien idéaliser la qualité de vie en Chine et en Inde (loin de moi cette idée), mais il apparaît évident que le seul PIB n’est pas en mesure de nous informer sur la réalité concrète des divers pays.

Bref, si on veut concevoir intelligemment à la fois le développement, la qualité de vie et établir des comparaisons entre les pays, il est probablement mieux de cesser notre obsession avec le PIB qui ne mesure que la production, et ce, en termes monétaires. En ne regardant que celui-ci, nous posons un voile sur la réalité complexe que nous tentons de comprendre.

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