Papa a raison

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Nouveau gouvernement, nouveau rapport d’experts, nouveau trou « inattendu » dans le budget, nouveau rappel qu’on vit au-dessus de nos moyens. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’on nous brandisse le « bon père de famille », cette figure mythique que l’État n’incarnerait plus depuis longtemps et dont l’absence explique notre situation économique catastrophique. La dette nous étouffe! Il faut que ça balance! Vous, votre budget, vous le gèreriez comme ça?

Mais avant de s’attaquer au fond du problème, parlons un peu de la forme et de cette notion désuète de « bon père de famille ». Elle laisse entendre qu’il existe qu’un seul (bon) modèle de père qu’on imagine traditionnel, autoritaire, mais juste, celui qui disait non quand votre mère disait oui (ou est-ce le contraire?)… Une bonne mère gèrerait son budget autrement? Ce sont les mères monoparentales qui doivent être déçues.

Cela étant dit, il est vrai qu’il est séduisant de comparer le budget d’un État avec celui d’une famille. On se dit alors qu’il ne faut pas dépenser de l’argent que l’on ne possède pas, qu’il faut payer ses factures avant de s’offrir du luxe. Et bonus, parce qu’on parle d’un gouvernement, on peut mettre dans la catégorie « luxe » tous les programmes qui nous semblent excessifs. Nos écoles tombent en ruine, a-t-on vraiment besoin des CPE? Ou encore, avec l’attente qu’il y a dans nos urgences, est-ce une priorité de financer des films d’auteur.e.s?

Pourtant, les budgets publics et familiaux sont de nature bien différente. D’abord, le budget familial est souvent contrôlé par une ou deux personnes qui s’occupent à la fois de gérer les revenus et les dépenses. Du côté de l’État, on gère un ensemble de programmes distincts dans des ministères différents. Ceux-ci sont conçus, proposés, approuvés, appliqués et  gérés par différentes équipes. Ils demandent généralement des dépenses, rapportent parfois des revenus, ou se situent, plus généralement, un peu entre les deux. Par exemple, par les CPE, on espère pouvoir récupérer l’argent investi tant par les impôts que paiera une femme qui pourra retourner travailler plus rapidement et que par les sommes économisées par la réduction des problèmes sociaux pour les cohortes qui seront passées par le programme éducatif. En temps de récession, on peut également s’attendre à des dépenses publiques pour essayer de soutenir des emplois, encourager les investissements et préserver la population d’un appauvrissement trop grand.

Ensuite, vient la question de la dette elle-même. Rappelons pour commencer que les familles, comme les États, sont endettées, et même de plus en plus endettées. Le « bon père de famille » a possiblement une hypothèque, sans doute une voiture, peut-être des dettes d’études et sûrement une carte de crédit. Il estime, à tort ou à raison, que ses revenus lui permettront de rembourser à un rythme qui est soutenable pour le maintien de son niveau de vie et celui de sa famille. Si jamais il se rend compte que sa maison coûte trop cher, il pourra la vendre et déménager.

Le Québec, lui, n’est pas près de déménager en Nouvelle-Écosse pour réduire ses dépenses. Par contre, il possède des institutions, des infrastructures et une force économique sur lesquelles il peut compter. On compare d’ailleurs le montant de la dette au PIB, justement pour la mettre en lien avec la vigueur de l’économie et la prospérité d’une société (même si d’autres indicateurs sont meilleurs pour mesurer cette prospérité). Aussi, ce procédé évite de mettre hors contexte des chiffres qui pourraient sembler catastrophiques. Aux États-Unis par exemple, la dette est peut-être en billions, mais le PIB aussi. Le fait qu’un État soit un bon payeur, qu’on puisse compter sur sa stabilité et que les investissements qu’il prévoit permettent de conserver ces qualités font que les créanciers prêtent à des taux avantageux. Et qui sont ces créanciers? Au Québec, c’est beaucoup nous. Le paiement des intérêts est donc largement réinjecté dans l’économie nationale.

Finalement, à la différence d’un ménage, le Québec a le pouvoir de lever des taxes, de réformer le régime fiscal ou de mettre en place des tarifs. Toutefois, il faut être conscient que l’impact des choix qui sont faits est plus complexe qu’une simple colonne de chiffres à balancer. Bien entendu, on pourrait privatiser une part d’Hydro-Québec, mais cela voudrait également dire une réduction de la part des profits qui nous reviendrait pour les années à venir. C’est un peu comme choisir une récompense maintenant, plutôt que d’attendre un peu plus longtemps pour une meilleure récompense plus tard. Comme le test de marshmallow par exemple, mais appliqué aux finances publiques. Ou alors, on pourrait croire qu’un ticket modérateur en santé financerait le système de santé et réduirait le recours abusif aux soins,  mais il tend plutôt à causer une augmentation des coûts en santé parce qu’il retarde la consultation chez les gens qui n’ont pas les moyens de payer ce montant.

La liste des mauvaises « bonnes idées » est longue (pensons à l'augmentation des frais de scolarité, aux coupures dans l’aide sociale, à la réduction des prestations d’assurance-emploi, à la diminution de l’impôt des entreprises, etc.), mais ce n’est pas le propos de ce texte. Plutôt, il faut prendre conscience que la complexité du système social, économique et politique dans lequel on vit rend difficile, voire impossible, une comparaison entre les budgets personnel et public. L’enjeu est complexe et, pendant qu’on essaie de trouver comment couper dans les services sans affecter les services, ce sont des vies réelles qui sont affectées, ce sont de vraies personnes qu’on appauvrit.

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