L’anglais intensif au primaire: la mise en garde du Conseil supérieur de l’éducation

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Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) vient de présenter au ministre de l’éducation, Yves Bolduc, son avis fort intéressant concernant l’enseignement de l’anglais comme langue seconde au niveau primaire. L’avis ne pouvait pas mieux tomber, considérant l’intention du gouvernement de repenser l’approche pédagogique en place pour imposer de manière globale l’enseignement de l’anglais intensif pour les élèves de 6ème année.

Tout d'abord, malgré ses mises en garde, le CSE ne se dresse pas contre l'utilisation de l'anglais intensif mais qu'il pose toutefois quelques bémols quant à son implantation. Il est en effet plus que pertinent, dans un contexte de changement de méthode d’apprentissage, de réfléchir profondément aux impacts d’un tel changement et surtout au potentiel de succès (et d’échec) de cette manœuvre.


enseignement

Choisir l’approche et réunir les conditions gagnantes 

Tout d’abord, le CSE met en garde contre la croyance qui veut que l’apprentissage d’une langue seconde nuise à la consolidation de la langue maternelle. Les recherches mettent plutôt de l’avant une multitude d’effets positifs que l’apprentissage d’une autre langue peut avoir sur la compréhension qu’un enfant aura du fonctionnement de sa propre langue et des langues en général. En effet, le concept d’éveil aux langues, par opposition à l’apprentissage précoce d’une langue seconde, expose à l’enfant les différences entre plusieurs langues et entraine celui-ci à repenser la structure de sa langue maternelle, lui donnant ainsi une meilleure compréhension de son fonctionnement et lui procurant finalement des outils pour l’apprentissage éventuel d’une langue seconde.

Lorsque vient le temps d’apprendre une deuxième langue, plusieurs approches sont intéressantes. Le CSE s’est d’abord penché sur l’immersion complète, soit l’enseignement des matières scolaires dans la langue seconde. Selon les nombreuses études concernant cette approche, les résultats sont positifs non seulement au niveau de l’apprentissage de la langue seconde, mais également au niveau de l’apprentissage d’autres matières, comme les mathématiques, en raison du type de stimulation cérébral occasionné par l’apprentissage des langues. Cependant, un contexte social ou la langue maternelle et la langue seconde sont en conflit peut entrainer l’immersion complète vers un bilinguisme soustractif, par opposition au bilinguisme additif. Cette conséquence touche particulièrement les participants dont la langue maternelle est en situation minoritaire dans son contexte géographique. Il faut rappeler ici que l’immersion anglaise ne se pratique pas au Québec en vertu de la Charte de la langue française.

Au Québec et au Canada, c’est plutôt l’enseignement intensif de la langue seconde qui se pratique. Cette méthode consiste à enseigner exclusivement la langue seconde pendant une portion de l’année scolaire. Appliquée correctement, cette approche démontre de nombreux effets positifs en plus de l’apprentissage de la langue seconde, tels que le développement des capacités cognitives ainsi que des habiletés sociales et organisationnelles. Malgré le potentiel de résultat de cette approche, le CSE constate une difficulté dans sa mise en œuvre au Québec et au Canada, ce qui en atténue le succès. En effet, une approche peut être très prometteuse, mais sans processus d’implantation et d’application efficace, les résultats sont rarement au rendez-vous. Pour assurer le succès de la méthode, certaines conditions doivent être présentes. Par exemple, le programme pédagogique se doit d’être ajusté pour assurer une intégration dans l’utilisation des tâches cognitives normalement incluses dans les autres matières scolaires, une concentration suffisante d’heures doit être allouée à l’apprentissage de la langue seconde et finalement, l’approche pédagogique se doit d’être orientée sur la communication.

Le défi de la mise en oeuvre

Non seulement faut-il concevoir une approche pédagogique efficace, mais il faut également avoir le personnel qualifié pour l’appliquer. Si cet aspect est identifié comme étant un déterminant majeur de la réussite d’un programme d’apprentissage d’une langue seconde, il est malheureusement grandement sous-estimé lorsque vient le temps de concevoir et mettre en place ledit programme. L’avis du CSE rappelle à mainte reprise qu’il ne suffit pas de savoir parler anglais pour pouvoir l’enseigner. Non seulement faut-il des enseignants qualifiés, mais il faut également que ceux-ci adhèrent à l’approche pédagogique élaborée dans un contexte d’anglais intensif pour réunir les conditions gagnantes. En effet, une approche trop centrée sur la grammaire et pas assez sur la communication et l’intégration des tâches cognitives peut non seulement limiter l’apprentissage de la langue par l’élève, mais peut également avoir un effet nuisible quant à son développement cognitif et causer ainsi un retard dans son cheminement d’apprentissage.

Bref, l’approche de l’anglais intensif a définitivement sa place au Québec, mais son implantation obligatoire dans toutes les écoles primaires ne doit pas se faire dans un contexte où son application ne pourra être optimale. Si le gouvernement veut vraiment transformer l’apprentissage de l’anglais comme langue seconde, il a tout intérêt à considérer sérieusement les recommandations du CSE et de réunir toutes les conditions gagnantes pour assurer le succès du projet.

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