La CAQ et l'enseignement supérieur : chronique d'une marchandisation annoncée ?

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L’un des grands absents de la dernière campagne électorale est très certainement l’enjeu de l’enseignement supérieur. Alors que François Legault n’a cessé de mettre de l’avant sa fameuse maternelle 4 ans, on l’a peu, voire pas du tout, entendu parler des cégeps et des universités.

Un détour par la section « Nos idées » du site internet de la Coalition Avenir Québec (CAQ) nous apprend d’ailleurs assez peu de choses sur les intentions du parti en matière d’enseignement supérieur. Sans surprise, la ligne directrice des propositions qui y sont formulées est l’arrimage entre l’enseignement et les besoins du marché. La CAQ entend notamment multiplier les programmes études-travail, accroître l’autonomie des cégeps en ce qui a trait au développement de programmes adaptés aux besoins régionaux et favoriser l’arrimage entre la recherche universitaire et les entreprises innovantes. Que la CAQ loge du côté de la marchandisation de l’éducation n’étonnera toutefois personne. Le nouveau gouvernement aurait d’ailleurs déjà manifesté sa volonté « de faire en sorte que les cégeps et les universités soient davantage au diapason avec le secteur privé ».

Avec un chef qui déclare ne pas être un génie en herbe de l’immigration (un sujet pourtant central de sa campagne) et dont le mantra semble être « on verra ! », ce parti donne parfois l’impression d’improviser. Il serait tentant d’interpréter le récent silence de la CAQ sur la question des cégeps et des universités comme un signe de son ignorance ou de son absence de plan clair dans ce dossier. Mais n’oublions pas que François Legault n’est pas uniquement un ancien homme d’affaires prospère ; il est également un ancien ministre de l’Éducation qui s’était donné pour mission de rendre le système d’éducation performant et efficace, comme il l’expliquait le 30 mai 2000 devant la Chambre de commerce du Montréal Métropolitain.

Cela dit, tentons de cerner un peu plus précisément ce que le nouveau gouvernement pourrait nous réserver dans les prochaines années.

François Legault, ministre de l’Éducation

François Legault a été ministre de l’Éducation de 1998 à 2002 au sein du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard. On se rappellera notamment les contrats de performance qu’il a imposés aux universités et par lesquels il avait rendu une part de leur financement[1] conditionnel à l’atteinte d’objectifs tels que : un meilleur taux de diplomation, une augmentation du nombre d’étudiant·e·s, un meilleur recrutement de professeurs, une plus grande efficacité du personnel, etc. Chaque université devait établir un plan énonçant ses objectifs, les moyens par lesquels elle comptait les atteindre et la façon dont elle allait gérer les fonds supplémentaires qui lui seraient versés si elle parvenait à réaliser son plan à la satisfaction du gouvernement. À l’époque, ces contrats de performance avaient été décriés par plusieurs acteurs du milieu, notamment en raison de l’atteinte portée à l’autonomie des établissements universitaires et de l’idéologie entrepreneuriale qu’ils introduisaient dans l’enseignement supérieur.

Le passage de François Legault au Ministère de l’Éducation est aussi marqué par la tenue du Sommet du Québec et de la jeunesse en février 2000. Cet événement visait à trouver des façons d’améliorer l’avenir du Québec et des jeunes Québécois·e·s. En consultant les documents préparatoires à ce Sommet, on remarque que la réflexion était centrée sur l’intégration des jeunes au marché du travail et sur leur participation économique à la société. On notera que plusieurs des recommandations formulées en vue du Sommet ont ensuite été portées concrètement par François Legault ; qu’on pense à la volonté de « qualification de 100% des jeunes » ou à l’augmentation « de la relève dans tous les domaines du savoir, en particulier en sciences et en technologie »[2]. Cela s’est par exemple traduit par l’imposition de plans de réussite pour les établissements scolaires de tous les niveaux d’enseignement et par l’investissement dans la formation et la recherche universitaires liées aux secteurs scientifiques et technologiques[3].

Le parcours de François Legault comme ministre de l’Éducation nous montre bien que sa vision marchande de l’éducation ne date pas d’hier. Cela est tout aussi évident lorsqu’on s’attarde sur les principales déclarations de la CAQ en matière d’enseignement supérieur, et ce, depuis sa fondation en 2011.

La CAQ et les cégeps

En octobre 2011, François Legault se positionnait en faveur de l’abolition des cégeps et suscitait la controverse en affirmant que les cégeps sont « une maudite belle place pour apprendre à fumer de la drogue et puis à décrocher. » Il a par la suite nuancé ses propos et affirmé que l’abolition des cégeps ne constituerait pas une priorité s’il était élu (ce qu’a d’ailleurs réitéré Marie-Louise Tardif, sa candidate dans Laviolette-Saint-Maurice, dans une entrevue en septembre dernier). Cette déclaration nous indique néanmoins que, pour la CAQ, le statut et la mission des cégeps devraient éventuellement être revus. Considérant les orientations qui se dégagent des actions et déclarations de François Legault, on peut craindre qu’une éventuelle révision du statut des cégeps profite davantage au développement de l’économie qu’à la transmission de la culture et des idées.

En mars 2017, le député caquiste Jean-François Roberge pressait la ministre de l’Enseignement supérieur de revoir la formule de financement des cégeps en région afin d’assurer leur survie. Or, il faut voir que l’intérêt de la CAQ pour ce dossier est directement lié à la question des besoins régionaux de main-d’œuvre. En août 2018, le Journal de Québec rapportait que le parti de François Legault souhaitait « faire passer de 30% à 50% le nombre d’étudiants qui optent pour la formation professionnelle ou technique à la sortie du secondaire ». On apprenait également que la réforme de la formule de financement des cégeps en région viserait spécifiquement à assurer l’offre de formation pour certains programmes techniques, en finançant des cohortes plus petites, et ce malgré le fait que cela coûte plus cher. Certes, on peut se réjouir de cette volonté d’assurer la survie des cégeps en région, mais on doit s’inquiéter du fait que cette mesure parait surtout destinée aux programmes techniques répondant à un besoin de main d’oeuvre local et non à l’ensemble des programmes offerts.

Ainsi, bien que François Legault ait dit que l’abolition des cégeps ne serait pas à l’agenda de son gouvernement, il y a lieu de s’interroger sur le sort qu’il réserve à l’enseignement collégial. Cela est particulièrement vrai pour la formation générale et les programmes préuniversitaires qui ne semblent pas beaucoup l’intéresser, à en juger par ses prises de position.

La CAQ et les universités

En avril 2011, François Legault déclarait vouloir doter le Québec « d’un des meilleurs systèmes d’éducation au monde d’ici 2020 ». C’est dans cette perspective qu’il proposait de nouveaux contrats de performances avec les universités, ainsi qu’une modulation des droits de scolarité selon les programmes. Une telle modulation ferait par exemple en sorte qu’étudier en médecine ou en génie coûterait plus cher qu’étudier en philosophie. En 2012, en donnant son appui à la hausse des droits de scolarité du gouvernement libéral de Jean Charest, la CAQ en profitait pour réitérer sa proposition de modulation des droits de scolarité. En janvier 2013, à l’approche du Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le gouvernement péquiste de Pauline Marois, François Legault et Stéphane Le Bouyonnec (porte-parole de la CAQ en matière d’éducation supérieure) annonçaient vouloir créer deux classes d’universités : « l’une locale et l’autre d’envergure mondiale, qui pourrait exiger des droits de scolarité plus élevés ». Considérant que  le système universitaire québécois était une réussite en matière d’accessibilité, François Legault soutenait qu’il était maintenant temps de le rendre compétitif sur le plan international. Pour défendre sa proposition d’un système universitaire « à deux vitesses », le chef caquiste y allait notamment d’une analogie sportive qui a de quoi nous laisser perplexes :

 « “C’est un peu comme le sport : oui, la participation, mais oui aussi, on a besoin d’une élite. Ce sont ces élites, ces leaders qui vont nous permettre de faire avancer le Québec. […] Une “compétition planétaire ”existe pour attirer les meilleurs professeurs et les meilleurs chercheurs, a-t-il souligné. “C’est un peu comme les joueurs de hockey.” » [4]

Comme on a pu le voir, l’imaginaire entrepreneurial de la performance et de la compétitivité sur le marché mondial paraissent définitivement orienter la façon dont la CAQ conçoit l’université.

Et maintenant ?

Bien sûr, on ne sait pas encore quels seront les projets concrets du nouveau gouvernement de François Legault en matière d’enseignement supérieur, mais ce bref tour d’horizon de 1998 à aujourd’hui montre que ce qui s’en vient ne risque pas de rompre avec les politiques néolibérales qu’on a connues dans les dernières décennies. Ce n’est pas du tout une bonne nouvelle, notamment en ce qui concerne la mission culturelle et intellectuelle du système d’enseignement supérieur au Québec qui se voit toujours davantage grugée au profit de l’arrimage de l’enseignement aux besoins du marché.


[1] Après avoir coupé de 25% le financement des universités entre 1994 et 1999, le gouvernement péquiste a décidé d’ajouter 300 millions de dollar par année au budget des université. Ce réinvestissement a été effectué dans le cadre d’une politique gouvernementale spéciale posant des conditions à l’octroi de ces fonds.

[2] Voir : le Document d’information du Sommet du Québec et de la jeunesse produit par le Bureau du Sommet du Québec et de la jeunesse en Février 2000 (p. 61), ainsi que le Rapport du chantier Parfaire le savoir et la formation disponibles ici : https://www.jeunes.gouv.qc.ca/publications/sommet-qc.asp

[3] Il est notamment question de ces poltiques de François Legault dans le discours qu’il a prononcé devant la Chambre de commerce du Montréal Métropolitain le 30 mai 2000 : https://www.ccmm.ca/fr/nouvelles/speech--guest-speaker-mr-francois-legault-ministre-detat-a-leducation-et-a-la-jeunesse/

[4] Robert Dutrisac. « La CAQ créerait deux classes d’université », Le Devoir, 29 janvier 2013. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/369534/la-caq-creerait-deux-classes-d-universite

Commentaire sur l'article

Luc

Ce lui aussi le financement des universités'par étudiant' remplaçant le mode de financement dit 'historique'? On subit encore les effets néfastes, faute de régulation suffisante, de ce mode de financement.