L’obsolescence du profit

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Récemment, dans la foulée des interrogations de fond soulevées par la crise de la COVID-19, l’IRIS publiait une note de recherche où il était entre autres proposé de libérer le travail de l’exigence de générer du profit. Initialement pensé par la doctrine du libéralisme économique, le profit était censé constituer un incitatif à l’innovation privée, laquelle bénéficierait ensuite à l’ensemble par les gains productifs générés. Or, à une époque où les capacités productives des entreprises sont devenues pathologiques – en témoigne la crise écologique actuelle –, l’accumulation de profit est-elle encore un incitatif pertinent à partir duquel la collectivité devrait s’administrer? 

Le principe originel du profit

Selon l’approche classique en économie, dont Adam Smith est un des plus illustres représentants, le profit est une taxe sur le travail perçue par les détenteurs de capitaux, justifiée par le fait d’avoir imaginé, investi, organisé, optimisé et rentabilisé. Le travail, source réelle de la valeur, gagne à subir une telle ponction, puisqu’il s’en trouve amélioré en permanence, par le jeu de la concurrence, où engrangera plus de profits celui qui augmentera la productivité du travail. 

Donc, si l’on suit cette logique libérale, l’incitatif du profit privé conserve sa pertinence tant et aussi longtemps que la société a un besoin de développement productif. Or, c’est d’une décroissance des activités productives et d’une distribution juste de ses fruits que nos sociétés ont le plus urgemment besoin. La crise actuelle a, à cet égard, révélé à quel point une économie fondant la finalité de son activité laborieuse sur l’accumulation de capitaux ne peut tolérer la moindre décroissance de son rythme effréné de production et de consommation. 

Dégénérescence du profit

Les signes de décadence causée par l’exigence de profit ne manquent pas. L’incitatif au profit a conduit à générer des formes de travail qui ne méritent pas ce titre et qui ont même été qualifiées de « bullshit jobs » : on fabrique des objets destinés à briser ou à se démoder; on détruit des écosystèmes pour produire des choses inutiles; on intoxique des corps avec des substances délétères; on délocalise des usines à des milliers de kilomètres sans autre justification que pour exploiter plus « librement » la ressource humaine et naturelle; on rémunère des gens qualifiés pour colliger des données de surveillance pour un meilleur contrôle algorithmique de la consommation; on engendre des images et idoles de tous genres, porte-voix d’un style de vie exclusif, etc. Tous les moyens sont bons pour augmenter la quantité de biens et de services vendus et consommés et ce faisant, de profit. Peu importe si, pour générer du profit sous la forme d’argent, on doit sacrifier de la richesse concrète telle que des ressources naturelles ou carrément des vies humaines. On voit bien en somme que ce qui génère du profit ne génère pas nécessairement d’utilité sociale.

Un constat peut dès lors être dressé : le profit est devenu avec le temps un frein au réel progrès social et économique. Alors que le travail a pour finalité la subsistance, sa forme contemporaine la plus répandue, parce qu’elle est soumise à l’impératif de réalisation d’un profit, contredit son principe. En effet, bien souvent le travail a pour conséquence d’éroder deux des conditions fondamentales à la subsistance humaine: la nature et la société. En témoigne la décision du fédéral d’abaisser les normes environnementales des entreprises pétrolières pour favoriser la relance économique, ou encore le projet de loi 61, son pendant provincial.

Dans bien des cas, donc, le travail, lorsque soumis au profit, est devenu synonyme de gaspillage et de destruction. Ironiquement, c’est à l’encontre de ce type de gaspillage de ressources utiles que le libéralisme économique s’est construit au XVIIIe siècle, dénonçant l’utilisation non optimale du surplus de production de la société dont se rendaient coupables les élites aristocratiques et ecclésiastiques. Celles-ci utilisaient le surplus économique non pas comme levier de développement de richesse collective, mais le dépensaient plutôt dans l’opulence et le luxe. Les partisans du libéralisme économique misaient alors sur la bourgeoisie naissante, animée par le profit rendu légal, pour utiliser de manière productive et à bon escient le surplus économique en l’investissant dans l’amélioration des procédés de production. Il est à parier que si Adam Smith était des nôtres, il pourfendrait les grands détenteurs de capitaux comme il pourfendait les élites régressives de son époque, toutes deux dilapidant le surplus économique de manière destructrice et inutile au genre humain. 

En somme, alors que les gouvernements à travers le monde s’emploient à financer la relance à venir, il convient bien sûr de songer à taxer davantage les différentes formes de profit sur le travail, où qu’elles se trouvent, mais également de reconsidérer la pertinence sociale et écologique d’organiser l’économie autour de l’incitatif du profit, à une époque où la théorie selon laquelle profit et progrès riment ensemble trouve de moins en moins d’écho en pratique. 

 

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Commentaire sur l'article

Jean-Philippe Chausse

Karl Marx, Lénine, Staline et Mao pensaient justement ça!

J-Paul Thivierge

Il serait aussi pertinent de considérer que plus de 50 % des émissions polluantes des pays asiatiques (Chine, Indes, Taiwan)
découle du transport des matières premières et des produits finis
et de la fabrication de produits dans des usines où l'énergie est polluantes
pour fournir les demandes des citoyens de l'Amérique du nord et des pays de l'Europe .

Thierry Curty

Bonjour,

Sur le fond, l'article est excellent. Sur la forme, de penser que l'objectif de la croissance c'est le développement productif est poiur le moins absurde. C'est le contraire, c'est le développement productif qui a pour objectif la croissance et donc le développement sociétal.

« on délocalise des usines à des milliers de kilomètres sans autre justification que pour exploiter plus « librement » la ressource humaine et naturelle; »

Ca, c'est carrément une ânerie, et de la part de l'IRIS, spécialiste de la géopolitique, c'est surprenant. Parce qu'en réalité, si on délocalise c'est pour développer le pays d'accueil de l'industrie, ce qui lui permet ainsi de devenir notre client pour des technologies qu'il n'est pas capable d'assumer.
Toute technologie indigne du niveau de développement national DOIT être délocalisée pour aller développer quelqu'un d'autre. Ca laisse la place à une nouvelle technologie à bien plus forte valeur ajoutée parce que nécessitant un effort industriel, qui est le socle de la valeur de la production. Ce qui apporte une valeur ajoutée à une production, ce ne sont pas les "bras", ce n'est pas "le travail", mais que ce travail soit compliqué. Plus un travail ne peut être réalisé que par un nombre restreint de personnes et plus sa production est chère.

Et donc en délocalisant nos technologies devenues triviales et donc non rentables puisque ne nécessitant plus d'effort pour les assumer, on permet à un autre pays moins avancé de fournir un effort industriel et donc de les revaloriser, ce qui va enrichir sa population, lui apporter de la croissance, donc du développement sociétal.

En enrichissant sa population, ce pays acquiert la possibilité de devenir notre client pour des technologies que sa population serait incapable d'assumer. Et donc il valorise nos nouvelles technologies.

Et en fait si nous connaissons cette morosité économique depuis des décennies, c'est parce que nous n'avons pas assez délocalisé. Nous avons préféré nous accrocher à nos vieilles industries obsolètes mais fortement génératrices d'emplois, quittes à subventionner massivement par tous les trous et paupériser la population, renoncer à certains acquis, durcir les conditions de vie des chômeurs ou des vulnérables, pour leur apprendre à se sortir les pouces du cul.