L’austérité pour une bonne cause

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Raymonde St-Germain, la Protectrice du citoyen depuis maintenant 10 ans, est sans appel : les compressions du gouvernement, surtout celles provoquées par la réforme en santé adoptée sous le bâillon, ont eu et ont toujours des impacts bien réels sur la vie des plus vulnérables. Son dernier rapport (elle quitte son poste dès qu’on lui trouve un ou une remplaçante), est une dure critique pour les politiques du présent gouvernement.

 

Philippe Couillard, quant à lui, trouve qu’on exagère. Que la solidarité et les discours sur les personnes vulnérables, « ce n’est que du vent pour la population ». Que ce qui aidera vraiment les plus vulnérables, c’est un État sans dette. Ce n’est pas la première fois qu’il essaie de dévier le débat de la lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale sur des enjeux de comptabilité.

Déjà, l’an dernier, quand la Protectrice avait émis son rapport en soulignant l’impact sur les plus vulnérables, il avait tenu des propos similaires. Des journalistes l’avaient amené à reconnaître que « couper sans affecter les services » n’était qu’une fable, mais il avait ajouté aussi vite que les plus pauvres bénéficieraient bien plus d’un budget national équilibré que de services bien financés. Magiquement, et par le seul biais d’une réduction de l’endettement public, des investisseurs qui boudaient le Québec se mettraient à y dépenser leur argent, créant des emplois, donc de la richesse, qui se redistribuerait pratiquement toute seule grâce aux forces du marché.

Et en attendant? En attendant, que les gens se débrouillent avec les dommages collatéraux laissés par le sous-financement de l’éducation, de la santé et des services sociaux! On meurt peut-être d’attente aux urgences, mais, au moins, meurt-on pour une bonne cause : le potentiel réinvestissement futur qui pourrait, peut-être, permettre une croissance économique qui redistribuera, ou pas, les profits aux travailleurs et travailleuses. Nos enfants et petits-enfants nous remercierons, à moins que les retards accumulés à l’école, l’absence de suivi et de traitements pour des troubles de comportements ou d’adaptation ou l’épuisement provoqué par le manque de ressources d’aide à domicile ne les handicapent pour la vie. En effet, si on peut sortir de la pauvreté, celle-ci a des impacts qui dépassent les périodes de manques.  

Le premier ministre nous dit par ailleurs qu’ils ont commencé à réinjecter de l’argent en éducation et que la santé suivra bientôt. Voilà qui n’était pas du luxe, après des années d’austérité. Mais est-ce que tout réinvestissement en santé (ou en éducation, ou en services sociaux) est bon? Après avoir affamé la bête, après avoir déstructuré le réseau, le gouvernement semble profiter de la table rase qu’il a créé pour proposer une nouvelle version de la solidarité, une qui glisse plutôt graduellement « vers une contribution financière directe des usagers de plus en plus élevée ». 

On ne cesse de nous dire que l’argent va « suivre le patient ». À entendre la Protectrice, l’argent passe plus de temps à gérer le suivi qu’à aider le patient... Dans une étude en 2013, nous avions souligné la difficulté des groupes communautaires à faire leur travail efficacement. Il leur fallait remplir nombre important de formulaires, justifier ses dépenses, ses programmes, faire cadrer ses projets long terme avec les priorités court terme du gouvernement, toutes des tâches exigeantes qui prennent du temps qui pourrait autrement être consacré à répondre aux besoins de la communauté. Plutôt que de se résorber, cette réalité est maintenant également le lot des organismes publics.

Voilà le projet de société que nous propose le gouvernement et contre lequel nous met en garde la Protectrice du citoyen : des services sociaux atomisés, pour lesquels il faut payer pour avoir accès et où le rôle du public est limité à créer l’infrastructure de gestion et à assurer l’existence d’un marché. Philippe Couillard n’y voit pas de problème. Espérons que la personne qui sera nommée pour succéder Raymonde Saint-Germain saura elle aussi lui tenir tête...

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