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La fin du PEQ: une décision qui rappelle le traitement injuste des migrants chinois du début du 20e siècle

24 février 2026

Lecture

5min

  • Colin Pratte

La fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) décrétée par la CAQ chamboule les plans de vies de milliers de personnes. Cette décision, qualifiée par plusieurs d’injuste et insensible, rappelle une page d’histoire sombre des politiques migratoires du Québec et du Canada qui, au tournant du 20e siècle, a marqué la communauté chinoise.

Construire un chemin de fer et repartir?

Durant la seconde moitié du 19e siècle et dans la foulée de la ruée vers l’or dans l’Ouest états-unien et canadien, des Chinois·es d’origine cantonaise immigrent en Amérique du Nord. Une partie d’entre eux travailleront à la construction du chemin de fer transcanadien et suite à cet ouvrage, s’établiront dans différentes métropoles du pays, dont Montréal.

L’intégration sociale et économique des Chinois·es est alors parsemée d’embûches. D’abord, l’accès au marché du travail est entravé par une forte discrimination à l’embauche. On estime qu’à compétence égale, un ouvrier chinois reçoit un salaire deux fois moindre qu’un ouvrier blanc. Ce contexte d’exclusion stimule la naissance des quartiers chinois partout en Amérique du Nord, où les membres de la communauté chinoise créent leur propre économie et lieu de résidence. Ils investissent d’abord le secteur de la blanchisserie, créent leur propre système communautaire de microcrédit, accèdent à la propriété, et parviennent ce faisant à constituer des leviers de développement économique au sein des quartiers chinois naissants. 

Au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux mettent en place diverses politiques de nature à décourager l’établissement des Chinois·es au pays, malgré leur contribution majeure à l’infrastructure critique qu’est le chemin de fer. Le gouvernement fédéral instaure d’abord une taxe à l’entrée sur le territoire canadien spécifique aux Chinois·es afin d’entraver la réunification familiale. Plusieurs hommes chinois avaient en effet immigré en Amérique du Nord en laissant leur famille derrière. En 1903, une personne voulant immigrer au Canada depuis la Chine doit débourser 500$, soit environ 15 000 $ en valeur d’aujourd’hui. 

Aux niveaux provincial et municipal, des taxes annuelles spécifiques totalisant 100 $ sont imposées aux blanchisseurs à la main , ce qui représentait une fortune pour ces travailleurs en quasi-totalité d’origine chinoise dont le revenu brut d’une semaine de 80 heures de travail avoisinait en moyenne 12 $. Cette taxe visait spécifiquement la communauté cantonaise, puisque des commerces comparables tels que les boulangeries ou les épiceries n’avaient à défrayer qu’environ 8$ en taxe annuelle. En mars 1900, quelque 70 buandiers chinois montréalais ayant refusé de payer ces taxes sont traînés en justice, et 10 d’entre eux seront emprisonnés suite à leur refus de payer l’amende encourue. 

Le 1er juillet 1923, le gouvernement fédéral, qui juge que ses politiques de taxation à l’entrée n’ont pu freiner suffisamment l’immigration chinoise, vote une loi interdisant pratiquement l’immigration chinoise sur le territoire canadien. Cette loi, qui a été en vigueur jusqu’en 1946, est l’aboutissement du racisme du gouvernement fédéral à l’égard des Sinocanadien·ne·s. En 1882, le premier ministre John A. Macdonald avait en effet déclaré à la Chambre des communes, dans la foulée de la construction du chemin de fer: « Les immigrants chinois n’ont aucun intérêt commun avec nous […] Leur valeur est la même que celle d’une moissonneuse-batteuse, ou de tout autre outil agricole. Il sera tout à fait acceptable d’exclure la main-d’œuvre chinoise lorsque nous pourrons la remplacer par de la main-d’œuvre blanche. Mais tant que cela n’est pas fait, il vaut mieux avoir de la main-d’œuvre chinoise que pas de main-d’œuvre du tout. [traduction libre]» Quelques années plus tard, le futur Premier ministre Robert Laird Borden renchérira: « Le parti conservateur soutient un Canada blanc, la protection des travailleurs blancs et l’exclusion absolue des Asiatiques. »

En 2006, le gouvernement fédéral a officiellement présenté ses excuses à la communauté chinoise pour les politiques migratoires racistes du 20e siècle, qui ont notamment eu pour effet de séparer des familles durant des décennies.

L’approche rétrograde de la CAQ

Le parcours migratoire d’une travailleuse ou d’un travailleur du réseau de la santé qui a œuvré durant la pandémie rappelle celui du migrant chinois du 19e siècle qui a concouru à l’érection du chemin de fer transcanadien. Tous deux se sont butés à des politiques publiques d’immigration entravant l’accès à la résidence permanente au pays, malgré leur contribution importante à celui-ci. 

Les chauffeurs et chauffeuses de taxi contemporain, qui sont dans une proportion de 55% des immigrant·e·s de première génération, ont également quelque chose en commun avec le blanchisseur cantonais du 20e siècle indûment taxé. Chacun de ces groupes a vu le gouvernement adopter des approches minant leur activité économique respective. Rappelons à cet égard la libéralisation du marché du taxi sous la CAQ, qui a été catastrophique pour les travailleurs et travailleuses de cette industrie, majoritairement issu·e·s de l’immigration. 

La fin du PEQ s’inscrit dans une approche où la personne immigrante, pourtant pleinement intégrée sur le plan linguistique et économique, tend à être vue comme une nuisance pour la société. Aujourd’hui, on dira que « la capacité d’accueil a été dépassée » pour justifier une telle politique, un vocabulaire épuré qui met néanmoins en doute comme hier la contribution des personnes immigrantes à leur nouveau pays. Or, comme les Cantonnais·es du 20e siècle, les personnes arrivées au pays grâce au PEQ ou en vertu d’autres programmes enrichissent la société de leur culture, tout en participant au développement du Québec. 

Pour en apprendre davantage sur l’histoire de l’immigration chinoise au pays, on peut visionner l’un des documentaires de la réalisatrice Karen Cho, disponible sur le site de l’ONF.

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