Global Justice Project : un plan pour contrer les inégalités et mettre fin à la crise climatique
8 novembre 2026
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Le moins qu’on puisse dire, c’est que les tendances actuelles en matière d’inégalités socioéconomiques et de changements climatiques sont très mauvaises. Le World Inequality Report de 2026 montre que les écarts de richesse dans le monde s’accroissent. Depuis les années 1990, la fortune du 1% le plus riche a connu un taux de croissance deux fois plus élevé que celle de la moitié la plus pauvre de la population mondiale. En parallèle, les pronostics s’assombrissent face à la crise climatique: d’ici 2100, la température mondiale risque d’augmenter de 4,4°C par rapport à l’époque préindustrielle, ce qui entraînerait des conséquences catastrophiques.
C’est dans ce contexte que le World Inequality Lab, principalement basé à l’École d’économie de Paris et à l’Université de Berkeley et regroupant un vaste réseau de chercheurs et chercheuses à l’échelle internationale, a mis sur pied un plan de transition détaillé et chiffré. Intitulé Global Justice Project, il permettrait de limiter le réchauffement planétaire à 1,8°C tout en réduisant les écarts de richesse dans le monde. Le plan, qui s’étale d’aujourd’hui à l’année 2100, est certes ambitieux, mais c’est précisément ce type de proposition, à la fois radicale et crédible, qui est susceptible de rompre avec le sentiment d’impuissance que plusieurs ressentent.
Les grandes lignes
Limiter le réchauffement climatique à 1,8°C d’ici 2100
Pour limiter la hausse de la température, le Global Justice Project propose de se tourner vers la sobriété tout en opérant une transition énergétique. La sobriété consiste à diminuer considérablement l’usage des ressources naturelles et de l’énergie nécessaires à l’activité économique. Par exemple, pour permettre à la canopée de rejaillir, il faudrait modifier et réduire substantiellement l’exploitation forestière et la production alimentaire. Concrètement, selon le rapport, cela se traduirait par une réduction de 25% de la production mondiale de viande entre 2026 et 2100, permettant ainsi de réduire les pâturages mondiaux et de régénérer les forêts.
En ce qui a trait à la transition énergétique, il faudrait électrifier les secteurs qui ont encore recours aux énergies fossiles et décarboner la production d’électricité (voir la figure 6).

Il ne faut pas penser que ces transformations entraîneront une dégradation des conditions de vie. Au contraire, cette sobriété se traduirait par une réduction de moitié du temps de travail moyen – soit de 2100 heures à 1000 heures par année par personne – qui permettrait de réduire la pression sur les individus en même temps qu’est réduite l’intensité de l’activité économique.
À l’inverse, certains secteurs seraient appelés à prendre de l’expansion. Il s’agit des secteurs comme l’éducation ou la santé, que le rapport qualifie d’« immatériels », et qui exigent moins de ressources naturelles et d’énergie que les secteurs dits « matériels », tels que la construction (voir la figure 4).

Réduire les inégalités socioéconomiques pour arriver à l’égalité
Pour tendre vers une véritable égalité, et donc pour réduire les inégalités de revenus, de richesse et de pouvoir à l’intérieur et entre les États, le Global Justice Project établit que chaque habitant·e dans le monde devrait pouvoir compter sur un revenu annuel d’environ 100 000$ CA (en dollars de 2026) d’ici 2100. Pour y parvenir, la part de la richesse détenue par la moitié de la population la plus pauvre du monde (aujourd’hui à 2%) doit atteindre 30%. Inversement, celle détenue par les milliardaires doit passer de 6% à 0,05%.
Par ailleurs, l’égalité entre les genres doit être atteinte. Elle est définie notamment par des taux d’emploi et des salaires égaux et par un nombre égal d’heures consacrées aux travaux domestiques et au travail salarié.
Chaque État devrait également adopter des politiques de fiscalité progressive, réglementer les salaires et le marché du travail et assurer la représentation des travailleuses et des travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises.
La création du Global Justice Platform
Pour réaliser ces objectifs, le Global Justice Project propose la création du Global Justice Platform (GJP) (voir la figure 8). Il servirait à financer, à l’échelle mondiale, la transition écologique, l’éducation, la santé et à réduire les inégalités économiques. Il s’appuierait sur deux fonds: le Global Justice Fund (GJF) et le World Sovereign Fund.

Le financement du GJF proviendrait des impôts mondiaux sur la fortune et le revenu du 1% le plus riche parmi la population mondiale, ainsi que des revenus d’investissements du World Sovereign Fund. Cela permettrait simultanément de limiter la concentration des richesses et constituerait une forme de réparation à l’égard des classes laborieuses (voir la figure 12). En effet, les ultrariches sont largement responsables des changements climatiques et, comme les conséquences de ceux-ci affectent particulièrement les pays du Sud, il est cohérent de leur demander une contribution supérieure dans la poursuite de la justice sociale et fiscale à l’échelle globale.

Le World Sovereign Fund, pour sa part, aurait comme fonction de faire fructifier les fonds prélevés des recettes fiscales collectées par le GJF. Le rendement de ces investissements retournerait ensuite au GJF qui le dépenserait pour atteindre les objectifs du Global Justice Project.
Un ordre international plus démocratique
Le Global Justice Platform propose aussi de démocratiser le système économique et monétaire international. Actuellement, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale fonctionnent de manière ploutocratique: le système de vote est essentiellement basé sur la richesse et le revenu des États, donnant ainsi un poids disproportionné à ceux ayant le PIB le plus élevé. Au sein du Global Justice Fund, les décisions seraient prises à la double majorité, c’est-à-dire que, pour être adoptées, les propositions devraient obtenir l’aval de 55% des pays représentant au moins 60% de la population mondiale (voir la figure 17).

De plus, afin de gérer de façon plus efficace et plus juste les actifs et les passifs des différents États, éviter les déséquilibres systémiques qui entraînent de l’instabilité et mettre fin aux privilèges des États riches, dont les États-Unis, l’International Clearing Union, un mécanisme de recyclage des surplus inspiré de la pensée keynésienne, serait mis en place et géré par la United Nations Central Bank, une institution alternative au FMI.
Les limites
Bien que les propositions se trouvant dans le rapport soient ambitieuses et nécessaires, quelques limites méritent d’être soulignées.
D’abord, comme l’a écrit l’économiste Michael Roberts, en proposant des mesures telles que la fiscalité progressive, le rapport se fonde sur une redistribution a posteriori de la richesse et non pas sur une distribution a priori. La concentration des richesses repose largement sur la propriété privée des moyens de production et des ressources financières, lesquelles constituent le socle du capitalisme. Or, le rapport se concentre strictement sur la redistribution des richesses en aval plutôt que de remédier en amont aux dérèglements qui émanent de la structure productive, où se prennent les décisions fondamentales sur l’activité économique.
Par ailleurs, bien que le rapport propose des mesures pour opérer une transition écologique, on peut se demander à quel point elles permettront de ralentir la crise climatique et le déclin de la biodiversité dans la mesure où l’économie capitaliste n’est guère remise en cause. En effet, lorsqu’on connaît l’ampleur actuelle de l’exploitation des ressources naturelles, on peine à voir comment les propositions du Global Justice Project pourraient atteindre les cibles qu’il se donne sans transformer la structure économique dominante des sociétés. C’est d’autant plus vrai que le coût quasi nul de la nature permet la production de marchandises à un prix concurrentiel et encourage sa surexploitation.
En somme, le Global Justice Project part du principe que seules des mesures ambitieuses pourront freiner les crises socioéconomique et climatique en cours à travers le monde. Ce projet a le mérite de proposer une feuille de route très claire, relativement simple et qui répond directement à des inquiétudes très présentes à l’échelle internationale (temps de travail, revenu disponible, changement climatique, etc.). Cette initiative doit néanmoins ouvrir la voie à une remise en question des fondements du système économique contemporain, soit la propriété privée des moyens de production et des ressources financières, l’exploitation hiérarchique de la force de travail et la marchandisation de la nature.
Photo: Jeanne Menjoulet, CC BY 2.0 (Flickr)