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Économie 101: qu’est-ce que l’extractivisme?

25 janvier 2023

Lecture

5min

  • Colin Pratte

L’extractivisme est un terme de plus en plus répandu puisque le régime auquel il renvoie connaît une croissance fulgurante depuis les 60 dernières années. 

Définition

On peut définir l’extractivisme par l’ensemble des procédés d’extraction de biomasses (bois, pêcheries, élevage, etc.), de minéraux et d’énergies fossiles dont l’échelle et la forme sont telles qu’ils amenuisent à terme la ressource exploitée. L’extractivisme est donc un régime économique qui se distingue par son caractère non reproductif, au sens où il est une parenthèse historique appelée à se refermer tôt ou tard en raison de sa non-viabilité tant économique qu’écologique.

Le graphique suivant montre la courbe d’extraction mondiale de l’ensemble des intrants matériels de nos sociétés, divisés en quatre catégories. On peut voir que sur un peu plus de 100 ans, la quantité de matière extraite s’est multipliée par 12, alors que la population a pour sa part cru par un facteur de 4. En 2015, 87 milliards de tonnes de matières ont été extraites, ce qui dépasse de 74% la limite soutenable de 50 milliards de tonnes par année estimées par des scientifiques.

Source: Krausmann, Lauk, C., Haas, W., & Wiedenhofer, D. (2018). From resource extraction to outflows of wastes and emissions: The socioeconomic metabolism of the global economy, 1900–2015. Global Environmental Change, 52, p. 135. 

Genèse du concept

Le terme extractivisme a été développé en Amérique du Sud vers la fin du XXe siècle dans un contexte d’extraction intensive des ressources naturelles. Ce terme a dès sa naissance comporté une dimension critique, adressée à la théorie du « développementalisme », une approche selon laquelle des économies dites en développement progresseront en nouant des relations d’échanges avec des économies développées. La critique visait deux aspects de cette théorie, soit la dépendance et l’anti-écologisme. D’abord, lorsqu’un pays sous-développé mise sur l’exportation à vil prix de quantités énormes de ressources naturelles peu transformées, il devient la plupart du temps dépendant d’une activité économique qui, de surcroît, génère des profits largement accaparés par des multinationales étrangères. Ensuite, en raison de l’absence de normes environnementales effectives, ces activités, qui se déroulent sur le mode du pillage, polluent et détruisent des écosystèmes dont dépendent des communautés, souvent autochtones, ainsi qu’une diversité d’espèces vivantes. 

En 2015, pour chaque unité de matière première exportée par les pays du Nord vers le Sud global, cinq unités de matières premières étaient acheminées du Sud vers le Nord. Ce ratio inégal et récurrent de 5:1 en faveur des pays riches de la planète est une des nombreuses conséquences de l’extractivisme, que certains auteur·e·s qualifient de néo-colonialisme. Ce terme vise à souligner la continuité entre les rapports coloniaux inégaux typiques du 17e siècle et le commerce international inéquitable des ressources naturelles et humaines qui se déroule aujourd’hui.

Application contemporaine au Canada

Si ce terme a été développé par des penseur·e·s sud-américain·e·s, son application dépasse les limites de ce continent. Au Canada, l’extractivisme est visible dans les industries de l’extraction minière, fossile, forestière, halieutique et agraire. Un cas historique qui a frappé l’imaginaire et qui illustre tristement les conséquences de l’extractivisme est celui de la pêche à la morue dans les Maritimes, pour laquelle un moratoire a été imposé en 1992 suite à un épuisement quasi total des bancs de morue. Ici s’observe l’élément non reproductif qui caractérise l’extractivisme: la quantité extraite, soit un sommet de 800 000 tonnes métriques de morue pour la seule année 1968, et les manières industrielles d’y parvenir, ont causé un effondrement de la ressource, de sorte que ni l’espèce exploitée ni l’activité économique générée ne pouvait plus se reproduire. En 1992, le moratoire sur la pêche à la morue a créé d’un seul coup 20 000 chômeurs.

À l’échelle mondiale, l’extractivisme se traduit par des ruptures écologiques irréversibles: perte de biodiversité, gaz à effet de serre dans l’atmosphère, pollution des nappes phréatiques, etc. La violence de l’extractivisme se manifeste sur deux plans: d’un point de vue intragénérationnel, des populations subissent les conséquences des désastres écologiques qu’il contribue à entraîner comme l’insécurité alimentaire, la réduction de l’accès à l’eau potable et la multiplication des catastrophes naturelles. Il a été évalué que 98% des décès et entre 82 et 92% des coûts associés aux changements climatiques sont situés dans le Sud global. D’un point de vue intergénérationnel, la violence de l’extractivisme sera subie par les générations futures, lesquelles ne pourront se développer et s’épanouir en comptant sur des écosystèmes en santé. 

Penser l’après dès maintenant

L’extractivisme a ceci de contradictoire que malgré son caractère destructeur, il constitue néanmoins pour de nombreuses communautés leur activité économique principale. Au Québec, le pourcentage de la population active qui oeuvre dans des industries polluantes atteint dans plusieurs municipalités des proportions importantes: Fermont (79,2 %), Port-Cartier (63,1 %), Bois-Franc (61,5 %), le Gouvernement régional d’Eeyou Istchee Baie-James (47,2 %), Témiscaming (45,2 %) et Sayabec (42,3 %). Il semble dès lors primordial de repenser nos économies dans une perspective de transition juste, puisque tôt ou tard, l’extractivisme non viable que l’on connaît aujourd’hui connaîtra une fin. Autrement dit, il apparaît urgent d’organiser nos sociétés sur un mode post-extractif afin d’éviter tant les bouleversements socioéconomiques brusques qu’entraînera le déclin de certaines industries qu’un effondrement des bases écologiques de nos sociétés.

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