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L’empreinte matérielle: représenter le poids réel de nos économies

21 avril 2022

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5min


Dans sa conception moderne, l’économie a tendance à être réduite à sa dimension monétaire, soit les choses pouvant être décrites par un prix. Les modèles économiques permettent ainsi de considérer le coût des salaires, des matières premières, des machines et les profits dans un même calcul. Les données monétaires permettent aussi des analyses très poussées, mais elles ne décrivent pas tout. En effet, en se concentrant sur les valeurs monétaires, on ferme les yeux sur de nombreux éléments d’intérêt, tel que l’environnement. Pour exploiter des ressources naturelles, une entreprise doit généralement défrayer des coûts pour les droits d’exploitation, acheter des machines et payer sa main-d’œuvre. Mais la nature, elle, est gratuite, permettant de fournir un profit virtuellement infini. Ce n’est qu’au moment d’être valorisée, une fois qu’on en extrait la matière utile, que la nature gagne une valeur.

Cela rend la conservation environnementale particulièrement difficile, car de nombreux modèles de comptabilité nationale, le PIB par exemple, ne considèrent que les parcelles de nature qui trouvent leur chemin sur le marché. Des modèles alternatifs existent tout de même. La valorisation des services écosystémiques attribue par exemple une valeur monétaire au maintien intact des écosystèmes, permettant de compétitionner avec les profits estimés par les projets d’exploitation. Quant à  la taxation carbone, elle attribue un coût à la pollution, intégrant dans les analyses économiques une matière initialement dépourvue de valeur monétaire. Si ces initiatives ont leur pertinence, il n’en demeure pas moins qu’elles se soumettent encore à une forme de comptabilité spécifique aux économies capitalistes. Ce faisant, elles sont toujours orientées vers l’optimisation des profits. Or, absolument rien n’indique que la réalisation de profits aille de pair avec la protection de l’environnement, au contraire. Il se révèle donc nécessaire de penser à de nouvelles manières de décrire l’économie.

L’économie d’un point de vue matériel

L’introduction d’une approche matérielle à l’analyse de l’économie permet d’évaluer le poids physique, en tonnes, des biens en circulation dans une économie et de lui attribuer une valeur. Cela impose de considérer de nombreux éléments qui seraient laissés pour compte dans une approche monétaire limitée à décrire la circulation de marchandises par le biais de leurs prix. Plutôt que de parler d’une certaine valeur de marchandise achetée ou vendue, on décrira plutôt son nombre de tonnes en circulation.

Alors que l’approche monétaire se limite à considérer les coûts de manutention des déchets dans le prix de la matière extraite, l’approche matérielle va plus loin. Par exemple, dans l’industrie minière, on comptabilise le remblai et les eaux contaminées extraits des mines. Contrairement au minerai, les résidus miniers possèdent rarement une valeur économique et sont souvent rejetés dans l’environnement immédiat. Ces pratiques génèrent d’importants impacts environnementaux.

On donne à la matière valorisée un sac à dos métaphorique dans lequel s’accumule le poids des déchets impliqués dans l’activité extractive. Par exemple, un kilo de fer extrait d’une mine peut se voir alourdi de plusieurs tonnes de déchets miniers. Suivant la chaîne de production internationale, cela implique de voir nos biens de consommation s’alourdir considérablement. On décrit ainsi nos économies par la somme de la matière qu’elles requièrent pour fonctionner, somme qu’on nomme empreinte matérielle.

L’empreinte matérielle des nations

L’empreinte matérielle (EM) d’une nation se calcule en additionnant le poids de la matière nécessaire à la production de l’ensemble des biens qu’elle consomme. Pour se faire, il faut tenir compte des déchets rejetés par l’extraction des ressources naturelles et des combustibles fossiles consommés, mais aussi le coût global des infrastructures qui servent à produire ces biens. Par exemple, la Chine importe chaque année des quantités imposantes de ressources dans le but de bâtir les usines et infrastructures alimentant la consommation des pays les plus riches. Il s’ensuit qu’une grande partie de la matière fixée en Chine n’y est que pour servir les intérêts de ses partenaires commerciaux.

Figure 1 Données de 2008. Tiré de Wiedmann, T. O., Schandl, H., Lenzen, M., Moran, D., Suh, S., West, J., & Kanemoto, K. (2015). The material footprint of nations. Proceedings of the National Academy of Sciences, 112(20), 6271‑6276.

Le graphique précédent compare l’EM de pays du Nord Global (États-Unis, Japon, Royaume-Uni, Australie) avec celle de pays comme la Chine ou l’Inde. L’empreinte matérielle par habitant·e (EM/CAP) de la Chine permet de voir que la population chinoise consomme beaucoup moins que l’États-Unien moyen, et ce, malgré une empreinte nationale qui est presque deux fois plus élevée que celle des États-Unis. La composition des empreintes montre par ailleurs que la consommation chinoise se caractérise par de grandes quantités de minéraux de construction, en réponse à sa demande croissante en infrastructures.

Le poids réel de nos économies

Une approche matérielle de l’économie nous révèle de nombreuses informations. D’abord, elle permet de montrer que les services retirés de la matière extraite sont répartis inégalement entre les pays. Ces inégalités, qui peuvent être évaluées de plusieurs manières, révèlent ici l’intensité de la consommation du Nord Global ainsi que  sa profonde inefficacité, traits qui détonnent encore plus une fois comparée à la consommation du Sud Global. Ensuite, cette approche nous permet de constater que la lourdeur de notre consommation ne transparaît aucunement dans son coût monétaire. Cette réalité s’explique principalement par la manière dont les nombreux désavantages physiques sont laissés à la charge des populations du Sud. Comme les impacts matériels de la consommation du Nord ne sont pas pris en compte dans les modèles monétaires, ceux-ci peuvent généralement être ignorés, chose qu’une approche matérielle rend impossible.

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2 comments

  1. Pourquoi ne pas prendre en compte la consommation d’énergie pour établir la taille réelle des économies? Il me semble que le résultat serait bien plus parlant.

    Il faudrait aussi tenir compte de l’étymologie du mot “économie”,détourné de son sens original avec la révolution industrielle commencée au milieu du XIX siècle. Ce que nous appelons “économie” de nos jours n’est rien d’autre que de la finance et du commerce.