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La disparition des petites fermes n’est pas inéluctable

14 juillet 2022

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5min

  • ML
    Maxime Laplante

Le Québec a perdu la moitié de ses fermes depuis 20 ans. Le Canada a vécu une semblable situation. En Europe, même histoire, et idem pour les États-Unis. Il n’en fallait pas plus pour que le phénomène semble inéluctable, voire qu’il soit assimilé à l’évolution naturelle des choses. Et pourtant, ce n’est ni l’oeuvre de la nature ni d’une quelconque volonté divine.

Prenons l’exemple de la production laitière. Au Québec, les fermes comptent 74 vaches en moyenne, contre 400 dans l’Ouest canadien. Il s’agit pourtant du même pays. 1300 vaches en Californie, mais 24 en moyenne en Norvège et 10 en Autriche. Le revenu net pour les agriculteurs de chacun de ces pays ou régions reste pourtant sensiblement le même. Chaque société crée son propre modèle agricole et met en place les conditions nécessaires à ce modèle. Lorsque le Québec a fait le choix d’exporter du porc, le soutien financier a favorisé cette vision. Le programme de subventions, étrangement baptisé « assurance stabilisation », n’est accessible que pour les élevages de plus de 300 porcs.  Le résultat ne s’est pas fait attendre. Les élevages de moins de 300 têtes sont pratiquement inexistants au Québec alors que le troupeau porcin moyen avoisine 2500 têtes.  En comparaison, la ferme porcine moyenne en Allemagne compte 1300 bêtes. Et 220 têtes en Suisse. En Autriche? Moins de 60! Il s’agit de pays choisis en raison de leur contexte social et économique comparable au nôtre. On trouve des moyennes beaucoup plus basses dans des nations ayant un revenu par habitant nettement plus bas, en Afrique et en Asie notamment.

Le rôle de la gestion de l’offre dans tout cela?

Non, nous ne sommes pas les seuls à conserver un système de quotas dans le secteur laitier. La Norvège (24 vaches en moyenne) et Israël (165 vaches), mais aussi la Californie, surprenamment (il n’y a toutefois pas de gestion de l’offre en Californie. Les quotas ne servent qu’à accorder un meilleur prix à leurs détenteurs).

On peut alors se questionner sur les raisons de ces grandes disparités concernant la taille des entreprises agricoles.

Le Québec a mis sur pied des programmes de soutien comme l'ASRA (assurance-stabilisation du revenu agricole) et l'assurance-récolte. Ces programmes exigent généralement des seuils minimaux pour y participer. Par exemple, 10 hectares pour les céréales. La Suisse et l'Autriche soutiennent la diversité et l'occupation du territoire.

Économies d'échelle? Selon le rapport de Raymond Levallois, professeur d'agroéconomie à l'Université Laval, il n'y a, dans le contexte québécois, aucune économie d'échelle au-delà de 150 vaches. Et les élevages de moins de 10 vaches laitières sont prohibés au Québec.

C'est d'ailleurs un secret de polichinelle que les subventions agricoles au Québec sont principalement dirigées vers les fermes de grande taille. Il n'est donc pas surprenant de voir croître leur part de marché.

Et les obstacles...

La pandémie a certes incité plusieurs à faire le saut en agriculture, mais l'accès au droit de produire est fortement limité pour les principales productions sous gestion de l'offre. Payer 240 000$ pour détenir le droit de traire le minimum de 10 vaches, en plus des dépenses courantes, n'est pas à la portée de n'importe qui. 285$ par poule non plus, seulement pour le quota. L'engouement des nouvelles fermes se concentre donc sur le secteur maraîcher ou les denrées de niche, avec tous les risques inhérents à la nouveauté. Être un pionnier a son coût...

L'accès à la terre se révèle également ardu, d'une part en raison de la hausse du prix des terres dans les régions centrales, mais aussi parce que la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) maintient le mythe que la ferme de moins de 100 hectares ne peut être rentable et restreint fortement le morcellement des terres, sauf dans certains cas.

Et comme si ce n'était pas suffisant, un moratoire pèse sur la zone agricole, interdisant le défrichage pour étendre la surface agricole. Pourtant, le rapport de la Commission Pronovost révélait que 47% de notre territoire agricole est en friche et à l'abandon.

En somme, en dépit de la volonté de beaucoup pour s'installer à la campagne et y pratiquer l'agriculture, notre société a créé un modèle taillé sur mesure pour la grande entreprise. D'autres sociétés occidentales comparables à la nôtre ont fait le choix d'occuper le territoire de façon décentralisée, de maintenir l'attrait rattaché aux entreprises de taille réduite, avec leur diversité et leur importance en matière de création d'emplois en milieu rural. Dieu n'y est pour rien dans la disparition des petites fermes.

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6 comments

  1. Ne faudrait-il pas lire l’étude du docteur Carol Vachon, de Québec sur le lait?

    Santé Canada n’a t-il pas exclu le lait des 4 groupes alimentaires il y a quelques années?

    La sécurité alimentaire passe par l’indépendance alimentaire.
    Or, avec la spécialisation, on élimine l’indépendance alimentaire et le libre échange rend tous les pays dépendants les uns des autres.

    Fomenter des guerres, payantes uniquement pour l’oligarchie ploutocratique, devient de plus en plus facile.

  2. Oui, c’est dommage mais, il semblerait qu’une loi devait être adoptée afin de permettre un certain morcellement de terres agricoles. Un dossier porté par l’Union paysanne!
    Cette loi permettrait enfin à une relève de pouvoir occuper des terres et faire une certaine production.
    Il semble qu’il y a beaucoup d’hectares en friche dans la MRC du Haut-Saint-Laurent et ailleurs au Québec!

  3. Toujours fort à propos et bien expliqué tes articles, kamarade Maxime. Bonne continuation et espérant te recroiser un de ces jours !

  4. Malheureusement, avec l’inflation qui s’installe pour les 2 prochaines années, les premieres fermes à tomber seront celles de proximité et/ou biologiques. La hausse des coûts fait baisser la demande pour la consommation. Et n’ayant pas accès à la stabilité du revenu, plusieurs devront cesser leurs activités. Quant à la Gestion de l’Offre, des aménagements pourraient être apportés mais tout décloisonner viendrait déstabilisé l’organisation économique dans plusieurs régions. L’intégration des fermes s’effectuent à vitesse grand V, et l’on constate sur le terrain l’installation sournoise d’un régime seigneurial 2.0. C’est inquiétant.