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La croissance des infrastructures : un indice de notre consommation non durable

27 juin 2022

Lecture

4min

  • Krystof Beaucaire

S’il est un paradigme qui domine la pensée économique contemporaine, c’est bien la croissance. Souvent limitée à une question d’argent, la croissance s’observe en réalité dans plusieurs domaines. En effet, elle renvoie aussi à la quantité physique de matière utilisée par les économies mondiales et entraîne de ce fait des impacts environnementaux d’intensité diverse. Par exemple, la croissance des entreprises implique concrètement l’ouverture de plus de succursales, la création de nouveaux emplois et l’échange de plus de marchandises. De ce point de vue, on peut donc voir la croissance comme une forme d’expansion physique visant à constamment occuper de nouveaux marchés et de nouveaux espaces. Il vaut alors la peine de se demander quels effets cette expansion peut avoir sur la planète.

La croissance des infrastructures

La croissance physique de l’économie est en accélération depuis les débuts de l’ère industrielle. En effet, le processus d’industrialisation convertit chaque année de nouveaux territoires en centres industriels et intègre les populations locales dans la chaîne de production globale. Les transformations qui découlent de ce processus sont de deux types. Elles sont d’abord sociales, car l’industrialisation se caractérise par une modernisation des méthodes de travail, des moyens de transport et des habitudes de consommation. Elles sont ensuite matérielles, car elles nécessitent la construction d’infrastructures répondant aux nouvelles normes de production et de consommation.

Considérée du point de vue de sa matérialité, la croissance de l’économie apparaît également comme une croissance de la demande en matières premières. Parmi ces dernières, c’est le béton qui trône au sommet des matériaux associés au développement de l’économie capitaliste. L’industrialisation rapide des économies émergentes comme celle de la Chine a d’ailleurs fait exploser la demande globale de béton dans les dernières années. Le graphique suivant présente la somme globale de matière stockée dans les infrastructures mondiales. On voit que le béton et les agrégats (sable, pierre, gravier qu’on mélange généralement au béton) sont devenus les principaux matériaux de construction, composant désormais la grande majorité de la matière mobilisée dans la construction à travers le monde.

Source: Krausmann, F., Lauk, C., Haas, W., & Wiedenhofer, D. (2018). From resource extraction to outflows of wastes and emissions : The socioeconomic metabolism of the global economy, 1900–2015. Global Environmental Change, 52, 131‑140. https://doi.org/10.1016/j

La consommation induite par les infrastructures

Mais qu’est-ce qu’une telle croissance nous indique? D’emblée, nous savons que la production de béton émet une quantité considérable de gaz à effet de serre (GES) représentant environ 7% des émissions globales. En plus de cet effet direct sur l’atmosphère, l’expansion des stocks de béton illustre la hausse du nombre d’infrastructures reliées aux économies nationales : plus de béton, c’est plus de routes, plus d’usines, plus de tours à bureaux, mais aussi des maisons plus grandes, plus d’établissements de divertissement et plus de centres d’achat.

L’usage de ces infrastructures entraîne en retour une augmentation générale de la production. En effet, augmenter le nombre de routes encourage l’augmentation des véhicules en circulation; ouvrir de nouvelles usines, c’est multiplier la quantité de ressources à transformer; construire des maisons plus grandes implique une consommation plus grande d’énergie pour le chauffage. Qui plus est, toutes ces infrastructures doivent être entretenues, ce qui demande toujours plus de ressources. En clair, la matière stockée dans les infrastructures ne peut être utilisée qu’avec l’apport d’un constant flux de matière et d’énergie.

Par conséquent, la matière qui s’accumule à long terme dans les infrastructures détermine également la quantité de matière et d’énergie nécessaire pour les faire fonctionner chaque année de leur existence. Investir dans de nouvelles infrastructures, c’est donc s’engager à long terme à consommer plus de ressources et d’énergie. La somme de matière accumulée dans les infrastructures (les stocks) devient ainsi un important indicateur des impacts que peut avoir notre consommation sur l’environnement. Le graphique ci-dessous montre effectivement que l’usage global de matière suit de très près les émissions de GES.

Source: Görg, C., Plank, C., Wiedenhofer, D., Mayer, A., Pichler, M., Schaffartzik, A., & Krausmann, F. (2020). Scrutinizing the Great Acceleration : The Anthropocene and its analytic challenges for social-ecological transformations. The Anthropocene Review, 7(1), 42‑61. https://doi.org/10.1177/2053019619895034

Dans un contexte de lutte climatique, l’abandon de pratiques de consommation non durables apparaît comme crucial. Or, l’analyse de la croissance des infrastructures mondiales nous indique que le problème ne se situe pas seulement en aval, au moment de la consommation, mais aussi en amont, la construction croissante de nouvelles infrastructures induisant une consommation massive de ressources. Cette pratique expansionniste génère une pollution accrue et la destruction accélérée d’écosystèmes déjà fragilisés. À la recherche de solutions durables, il est donc impératif d’étendre la critique de notre consommation individuelle aux ressources consommées mondialement pour soutenir un tel niveau de vie.

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2 comments

  1. Exellent article ! Qui en couvre large et en peu de mots sur les réalités physiques de l’énergie, la biodiversité, la pollution, les ressources minérales, etc. Les impacts sur les sociétés, les populaions, les États sont à peine imaginables et remettrons peut-être en perspectives certaines questions qui nous semblent importantes aujourd’hui. Que votre domaine d’étude se fonde sur des réalités qui sont physiques et qui s’appuie sur les sciences dites dures, ne peut qu’être à votre honneur !

  2. Une étude étymologique du mot “économie” montre que ce mot est incorrectement utilisé puisqu’il a été détourné de son usage original dès le début de la révolution industrielle par les magnats de l’époque.

    Alors que économie signifiait originalement frugalité, penser à autrui et protéger l’approvisionnement futur, il signifie plutôt finance et commerce de nos jours.

    Le pouvoir des banques de créer et d’utiliser l’argent-dette est la principale cause d’inflation alors que cette dernière forme plus de 97% de toutes les transactions.