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Biodiversité, pollution et communautés inuites: l’épisode oublié des stations radars nordiques

13 Décembre 2022

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5min

  • Colin Pratte

Le Canada a connu au cours de son histoire de nombreux épisodes de pollution d’écosystèmes à large échelle. Cette « contre-histoire environnementale du Canada », bien souvent effacée au profit d’une histoire nationale édulcorée, explique en partie pourquoi notre pays se classe 111e dans le monde pour la protection de son territoire terrestre. À ce propos, la Conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP15) qui se tient en ce moment à Montréal peut être l’occasion de se remémorer l’un des nombreux moments navrants de l’histoire canadienne : la construction et l’abandon du réseau militaire de stations radars de l’extrême Nord canadien.

La DEW Line et son abandon toxique

En 1987, on découvre dans le lait maternel des mères inuites de grandes concentrations de biphényle polychloré (BPC), un puissant produit chimique pourtant interdit depuis les années 1970. Des hypothèses sont alors explorées pour en expliquer la provenance et rapidement, on identifie l’une de ses sources principales : le réseau de radars Distant Early Warning, connu sous le nom de DEW Line. Construit à partir de 1954 dans la foulée de la guerre froide opposant les États-Unis à l’URSS, ce réseau de 63 installations radars établi le long du 69e parallèle de l’Alaska jusqu’à l’Islande, d’une longueur de 5000 km, se voulait un système efficace de détection des missiles et bombardiers soviétiques. Or, moins de trois ans après la complétion de ce chantier ayant nécessité 25 000 travailleurs et travailleuses ainsi que 460 000 tonnes de matériaux, la technologie est devenue obsolète face aux missiles de croisière lancés depuis des sous-marins, par exemple. Ce faisant, la moitié des stations canadiennes furent fermées dès 1963.

Occupées par des militaires américains, dans quel état ces stations ont-elles été abandonnées? Un ingénieur canadien présent sur place témoigne : « C’était irréel. Il y avait encore des plateaux avec des assiettes et de la nourriture dans la cafétéria, des draps sur les lits et des objets personnels partout. C’est comme s’ils n’avaient eu que cinq minutes pour monter dans l’avion et partir ». Or, en plus de leurs effets personnels, les militaires américains laissèrent derrière eux une quantité inouïe d’équipement lourd : bâtiments, appareils technologiques, carburants, génératrices, batteries, autant d’objets qui, laissés aux forces des éléments, se sont désagrégés et ont laissé s’échapper les métaux lourds et le BPC qu’ils contenaient. Ces éléments chimiques ont entre autres été accumulés dans les tissus gras des morses, baleines et phoques, ensuite chassés et consommés par les Inuits. De plus, les communautés inuites ont récupéré des artefacts des stations, ignorant que ceux-ci pouvaient être contaminés.

Ce n’est qu’en 1996, soit plus de 30 ans après la fermeture des sites, que le ministère de la Défense canadienne entreprit le nettoyage des sols contaminés, en collaboration avec les Inuits. Au prix de laborieuses négociations, les États-Unis consentirent à verser 92 millions de dollars pour l’ouvrage, soit plus ou moins 14% des coûts totaux. La tâche, titanesque, a duré 17 ans. Le directeur de l’opération de décontamination raconte : « Une seule batterie de camion qui fuit contamine un cercle de deux mètres de diamètre et d’un demi-mètre de profondeur. » Cette terre a été mise en sac et envoyée par bateau en Ontario et en Alberta pour être incinérée, pour un total de 35 000 mètres cubes, soit l’équivalent d’environ 14 piscines olympiques.

Un passif environnemental dont les conséquences se font toujours sentir

Aujourd’hui, les stations continuent de représenter un passif environnemental qui nécessitera un entretien annuel pour le prochain quart de siècle, au coût d’un demi-million de dollars par année. Certains sites ont été remblayés sous trois mètres de gravier, mais cette solution risque de devenir désuète en raison des changements climatiques, de la fonte des neiges, de l’érosion et des pluies anormalement abondantes.

Ce chantier constitue l’une des plus importantes opérations de décontamination de l’histoire de l’Amérique du Nord. Que ce soit pour des motifs de défense nationale, d’extraction de ressources naturelles, de transport d’hydrocarbures, de pêcheries ou de production d’énergie nucléaire, l’histoire canadienne est traversée d’épisodes de ce genre, qui bien souvent affectent les peuples autochtones et d’autres populations vulnérabilisées. Encore aujourd’hui, ce racisme environnemental, soit ce phénomène selon lequel le poids et l’importance des dommages environnementaux varient dépendamment des communautés touchées, a cours. Par exemple, selon une estimation des cas de compétence fédérale, la moitié des communautés autochtones du pays (355) vivent sur un territoire dont les terres et l’eau sont sévèrement polluées. 

La convention-cadre qui sera adoptée dans le cadre de la COP15 sera déterminante pour la protection de la biodiversité et, incidemment, pour les communautés touchées directement par les causes de la crise environnementale actuelle (changements climatiques, perte d’habitats, extraction de ressources naturelles, etc.). Espérons qu’elle contribuera à rendre le Canada plus imputable en matière de protection des écosystèmes et des droits des communautés qui subissent plus que d’autres les conséquences de la crise.

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1 comment

  1. L’envahisseur anglais, dès 1870, a pris le contrôle total des affaires indiennes en créant des réserves… Selon ses intérêts seuls. En 1966, la création du ministère des affaires indiennes fédéral fait perdurer une situation ségrégationniste, ostracisante et génocidaire chez tous les autochtones et tous les citoyens qui ne sont pas WASP partout au Canada.
    L’empire britannique s’est toujours développé et maintenu ainsi partout ou il est passé.
    Les États-Uniens, en dignes descendants des anglais, font la même chose qu’eux depuis la fin de la guerre avec l’imposition à la planète entière leur plan Marshall depuis 77 ans.
    Tant que l’oligarchie ploutocratique contrôlera l’humanité, cette dernière continuera industrieusement à se creuser une tombe à coups de production et de consommation en croissance sans fin. Le capitalisme monopolistique est un outil qui carbure sur l’avenir de l’humanité… Quand on y sera, dans l’avenir, il n’y en aura plus.
    Il est temps d’interdire à tout jamais la possibilité pour un individu ayant des traits de mégalomanie et/ou de sociopathie, d’exercer quelque pouvoir que ce soit partout dans le monde!