Éducation décentralisée: Idéal inatteignable ou réalité pratique?

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On entend souvent parler des coupes en éducation de manière très spécifique. On nous parle de budgets distincts dédiés à l’aide aux devoirs, aux investissements en infrastructures, au programme pour enfants en troubles d’apprentissage, etc. Cette réalité est le reflet d’un système d’éducation très centralisé, où les réalités locales ne peuvent être prises en compte dans les priorités globales.

Un système d’éducation décentralisé serait un modèle dans lequel les décisions se prennent en fonction des jeunes et de leur réalité, par ceux et celles qui évoluent autour d’eux, soit l’environnement direct de l’école, ou le « school community », comme les experts l’identifient en Finlande. Évidemment, pour arriver à un tel modèle, un changement majeur doit s’opérer dans la structure du système, dans la mesure où l’on redonne le pouvoir de décision aux instances locales, avec les moyens qui l’accompagnent.

Mais comment s’assurer d’une éducation de qualité et d’une structure égalitaire si le pouvoir central n’exerce pas un contrôle sur la gestion et l’application des mesures visant justement à prodiguer ces services sur l’ensemble de son territoire? Est-il raisonnable de penser que les acteurs locaux puissent être responsables sur les plans décisionnel et structurel d’aspects décisifs pour la réussite scolaire de tous et de toutes? Où se trouve vraiment l’expertise en éducation? Qui est en mesure de prendre les décisions les plus éclairées?

Au Québec, il ne fait aucun doute que la réponse à ces questions privilégie une approche très top-down, dans laquelle la confiance en l’expertise des acteurs locaux, principalement le personnel enseignant, est très réduite. En effet, on impose une série de mesures et de ressources, sans considérer l’apport précieux des expertes et experts du terrain dans le cadre du processus décisionnel. Cela ne veut pas dire que ces mesures sont mauvaises. Cependant, il est irréaliste de penser, dans le contexte de l’éducation, au-delà des objectifs, valeurs et règles générales, que chaque mesure spécifique puisse s’appliquer de la même manière partout, sans être influencée par la réalité locale.

Un modèle d’éducation décentralisé doit être transcendé dans son ensemble par un sentiment de confiance envers la diversité d’acteurs présents au sein du système. Les acteurs centraux doivent faire confiance en la capacité des acteurs locaux de prendre des décisions éclairées quant à la manière d’organiser les infrastructures et d’appliquer le curriculum. Les acteurs locaux, quant à eux, doivent faire confiance au pouvoir central et au bienfondé de ses décisions et des changements qu’il apporte au curriculum ainsi qu’aux diverses législations. Mais un tel système est-il réaliste?

Le modèle finlandais est un bon exemple de ce type de système décentralisé, dans la mesure où les villes et les écoles sont les maîtres d’œuvre du modèle d’éducation finlandais. En effet, alors que le ministère de l’Éducation et ses diverses instances centrales sont responsables de façonner un curriculum national, d’évaluer les performances scolaires et de distribuer un budget général aux villes, les instances locales sont responsables de distribuer le budget en fonction des priorités (infrastructures, recherches, formation, personnel, projet de développement, etc.), de façonner leur propre curriculum détaillé (le curriculum national est plutôt considéré comme des lignes directrices) et de développer les approches pédagogiques mises en pratique. Les villes sont responsables d’engager les enseignants, de construire ou de réparer les écoles et d’organiser le système en général. Les écoles, quant à elles, sont libres d’organiser leur temps d’enseignement et surtout de décider de l’approche et du matériel pédagogique priorisés.

Les enseignantes et enseignants possèdent tous des maîtrises et participent tous à trois heures de développement professionnel par semaine, qui prend la forme de réunions, formations, discussions, participation à des projets pédagogiques, à des conférences, etc. Les écoles et les villes travaillent en étroite collaboration pour solutionner les problématiques et créer de nouveaux projets éducatifs. La liberté de ces acteurs locaux est quasi-totale, et ils n’ont pas de compte à rendre au ministère. Cela crée un sens des responsabilités et du dévouement sans précédent à l’intérieur des sphères locales. Le personnel enseignant est très investi dans la mission de son école, car il en est l’acteur principal. Les parents de même que les élèves sont également des participants actifs.

Quel est le résultat de cette approche décentralisée? Il est d’abord intéressant de signaler que les villes ne font pas de déficit, car elles pratiquent une gestion des ressources extrêmement minutieuse, malgré leur responsabilité financière complète en matière d’infrastructures, d’intégration des personnes immigrantes, d’éducation spécialisée, de la formation continue du personnel, etc. Les enseignantes et enseignants ont un statut social très respecté et sont considérés, tant par la société que par le pouvoir central, comme étant les experts en éducation. Finalement, la Finlande investit moins en éducation en fonction de son PIB que le Québec (5,7 % du PIB finlandais est dédié à l’éducation, incluant l’université, alors qu’on y investit 7,8 % au Québec), et le rendement scolaire des jeunes finlandais se classe parmi les meilleurs au monde.

Le concept d’un système d’éducation décentralisé n’est donc pas un idéal loufoque, et peut apporter des solutions à des problèmes qui nous semblent impossible à résoudre lorsqu’on considère seulement une approche centralisatrice. En ces temps de réformes structurelles et de besoin d’ajustement financier, peut-être aurions-nous tout à gagner à repenser notre modèle structurel et s’inspirer de ceux qui démontrent une efficacité dont on n’ose rêver.

Sujets : enseignant-es

Commentaire sur l'article

Patrick Daganaud

Je suis bien d'accord avec le fait que « Le concept d’un système d’éducation décentralisé n’est pas un idéal loufoque », mais nous ne sommes pas en Finlande et bien de nos gestionnaires locaux auraient des croûtes à manger pour aplatir la pyramide sur laquelle ils sont juchés.
C'est le motif pour lequel Blais évoque la décentralisation. Il n'a rien à craindre des relais autocratiques que représentent les gestionnaires de son réseau, directions d'établissement scolaire comprises.
La décentralisation dont vous parlez exige une gestion collégiale : elle est loin d'être en place et même à portée!
C'est aussi le motif pour lequel l'École privée est si fière de servir de modèle...

RÉFORME SCOLAIRE DE BLAIS - 2015-11-11
La réforme scolaire qu'annonce Blais aura une caractéristique inhabituelle : elle sera dictatoriale. Antidémocratique. Démagogique.
Pas de consultations, pas d'États généraux.
Des diktats.
Tout en catimini, tout en sourdine, avec un sentiment permanent de vice caché.

Sans y minimiser le sort des élections scolaires, il convient d'identifier les enjeux les plus importants, à partir des quelques bribes que le ministre daigne laisser couler.

Sous sa gouverne autocratique, l'abolition de leur reconnaissance et de leurs services aux élèves handicapés permet de déduire que son coeur de philosophe ne palpitera pas devant le sort des plus vulnérables: aux yeux du ministre, « Ils sont trop nombreux, ce n'est pas médicalement normal. On leur en donne trop. C'est au détriment des élèves ordinaires, empêchés d'être extraordinaires. »

La réforme proposée « se vendra » à la population sous la promesse de mieux faire réussir les élites.

Ceux des nombreux parents qui croient que leur progéniture est douée se réjouiront qu'elle ait enfin un système scolaire à la hauteur de son génie en devenir.

Les écoles publiques, nouveaux fiefs confiés à des directions d'établissements scolaires promues baronnes et assez uniformément persuadées d'être des leaders naturels désignés par la main de Dieu pour conduire le troupeau des enseignants et des élèves vers les verts pâturages blaisiens, se modéliseront sur l'École privée (qui est, comme les évangélistes de Harper, le lobby le plus puissant auprès du ministère).

La culture de l'élitisme et de la concurrence reprendra un envol sans égal, accentuant la ségrégation et les écarts entre les classes sociales, ruinant pour des générations les perspectives d'une démocratie juste et équitable.

Le manifeste (prétentieux) issu du forum libéral sur l'Éducation sera la bible de la nouvelle gouvernance.

Je prédis un effondrement des résultats produits par ce modèle machiavélique copié sur la Suède où il a fait des ravages considérables.

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Patrick JJ Daganaud
Doctorant
Chargé de cours
Faculté d'éducation, départements ÉASS /EPP /PÉDAGOGIE
UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE
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46e année dans le système scolaire québécois

Ibou

Bonne analyse

Ibou