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Que propose la gauche « radicale » en France ?

13 mai 2022

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8min

  • Guillaume Hébert

Retournement de situation en France. Quatre semaines après le premier tour des élections présidentielles qui s’était soldé par l’exclusion des candidat·e·s de gauche au profit de la droite (représentée par Emmanuel Macron) et de l’extrême droite (représentée par Marine Le Pen), la gauche française renaît subitement de ses cendres. Quatre partis se sont groupés derrière Jean-Luc Mélenchon et son parti La France Insoumise (LFI) au sein d’une « Nouvelle union populaire écologiste et sociale (NUPES) ». Leur objectif : faire un maximum de gains aux élections législatives de juin et imposer le candidat de la « gauche radicale » comme premier ministre.

Dans une ère pandémique de crise climatique et de polarisation politique, de quoi est faite cette gauche qu’on nous présente comme « radicale » ? Comme Bernie Sanders aux États-Unis et Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, c’est Jean-Luc Mélenchon qu’on désigne comme radical en France. On comprend que ce n’est pas un compliment de la part de l’establishment. Politicien de carrière, Mélenchon a en commun avec Sanders et Corbyn d’avoir été considéré comme relativement marginal au sein d’un parti centriste – le Parti socialiste (PS) – avant d’organiser une fronde et réussir contre toute attente à bousculer la scène politique, notamment avec l’appui d’un électorat plus jeune. 

Au-delà de la grandiloquence du personnage, qu’est-ce que propose en France un homme politique comme Mélenchon ? Nous nous sommes penchés sur les propositions économiques contenues dans la plateforme La France Insoumise, qui constitue maintenant le cœur des propositions de la NUPES. Voici quatre points qui ont retenu notre attention.

De la planification démocratique

Le programme de LFI ne parle pas de transition ou de transformation, mais plutôt de « bifurcation » écologique. Les différences ne sont pas que sémantiques puisqu’on réintroduit la notion de planification, qui a été abandonnée depuis quelques décennies, parce que trop fortement associée aux économies socialistes du XXe siècle. La planification signifie qu’un gouvernement ne laisse plus aux forces du marché le soin de décider du sort de l’humanité et qu’il pilote lui-même la construction d’une économie soutenable sur les plans humain et écologique.

La démocratie est centrale dans cette proposition. La plateforme considère que les communes (municipalités) doivent être les « cellules de base de la démocratie » et qu’elles doivent se trouver au centre de la mise en œuvre des investissements liés à la grande « bifurcation ». On évoque également la tenue d’assemblées régionales citoyennes pour s’assurer que les transformations majeures proposées ne se fassent pas à l’encontre des populations. Comme on l’a vu avec la crise des Gilets jaunes en France, les populations peuvent se braquer et bloquer des réformes si elles sont socialement régressives.

Les mesures de bifurcation proposées doivent permettre de  diminuer de 65 % les émissions du pays d’ici 2030. Parmi celles-ci, on note entre autres la volonté de « stopper l’étalement urbain » en rapprochant les « bassins de vie » des « bassins d’emploi ». L’objectif est de réduire la nécessité des déplacements en s’engageant à ce que les services publics essentiels se trouvent tous à 15 à 30 minutes d’un lieu d’habitation. Évidemment, le rapport à l’espace est bien différent en Europe et ce type de proposition ne pourrait être importée telle quelle au Québec. Elle représente néanmoins une alternative à la civilisation de l’automobile qui repose sur une vision plus emballante de la vie quotidienne.

Le programme de LFI propose 200 milliards d’euros d’investissements « écologiquement et socialement utiles » (énergie, transport, santé) qui seraient rendus possibles par l’annulation d’une décennie de cadeaux fiscaux aux grandes entreprises. Des liaisons aériennes seraient abolies si un trajet peut être fait en train, et les routes seraient aménagées pour un meilleur partage de l’espace entre auto et vélo.

L’efficacité énergétique est centrale dans cette bifurcation : la plateforme propose l’isolation de 700 000 logements par an pour mettre fin à la « précarité énergétique », c’est-à-dire la rénovation d’appartements qu’on qualifie de « passoires thermiques ».

Contrairement à une certaine frange du mouvement écologiste aujourd’hui qui considère que l’énergie nucléaire fait partie de la solution, la gauche française juge qu’il faut en sortir même si cette transition apparaît moins urgente que celles des énergies fossiles.

Sans aller jusqu’à nommer la décroissance, LFI propose en outre de sortir du cercle du « produire plus pour consommer plus », notamment en s’attaquant à l’obsolescence programmée, au tout jetable et en réduisant la place de la publicité dans l’espace public.

Dans un pays où l’agriculture est un secteur économique très important, la plateforme de LFI propose enfin de rompre avec les logiques destructrices de l’industrie agroalimentaire en créant 300 000 emplois dans un secteur agricole « relocalisé, diversifié et écologique ».

Du protectionnisme écologique

Comme avec l’idée de « planification », la NUPES privera de sommeil bien des libéraux obnubilés par le marché global en proposant aussi du « protectionnisme ». On reconnaît l’héritage altermondialiste de ce regroupement politique dans ce refus d’une mondialisation des marchés synonyme de précarisation du travail, de dégradation des services publics et de destruction des écosystèmes. Une telle position peut paraître radicale aux yeux des  libéraux, mais elle ne représente désormais plus que le « gros bon sens » pour une majorité de la population.

La plateforme de LFI affirme qu’un « protectionnisme écologique est la seule réponse rendant possibles un codéveloppement au service des peuples et la préservation d’un écosystème compatible avec une vie humaine digne ». Cette version de gauche du protectionnisme offre aussi un contrepoids à celle des politiciens de droite qui, tel Donald Trump, ont mis un frein à tout nouvel accord commercial. Notons que le nouveau président démocrate Joe Biden n’a pas osé renverser cette politique du précédent gouvernement et que même au Canada, une zélée du marché comme Chrystia Freeland s’est aperçue qu’il est improductif de signer des ententes avec n’importe qui et à n’importe quel prix comme si on était encore dans les années 1990.

LFI propose ainsi de reconstruire le tissu industriel français pour mettre fin à la dépendance envers l’étranger dans certains domaines stratégiques (ex. : les semi-conducteurs) et soutenir la bifurcation écologique (ex. : recyclage de batterie). Pour réduire la capacité de déstabilisation des investisseurs mondiaux, elle propose d’imposer un dépôt de garantie pour les investissements étrangers en France ainsi que de supprimer les avantages fiscaux pour ceux et celles qui placent leur épargne à l’étranger.

La plateforme met de l’avant une « taxe kilométrique » sur les biens afin de réduire l’avantage économique de délocaliser des activités et de rendre les importations moins avantageuses. Après tout, il s’agit de mettre en évidence les coûts environnementaux des déplacements plutôt que d’en faire des « externalités négatives ». L’ensemble des économies est mûr pour ce type de mesures.

Une nouvelle « sécurité sociale professionnelle »

La plateforme de la NUPES comprend une pléthore de mesures pour mieux traiter les travailleuses et les travailleurs. Il s’agirait de renverser les décennies de néolibéralisme qui ont fait progresser la précarité au profit des grandes entreprises, qui a atteint son paroxysme dans l’ubérisation du travail. Deux mesures originales toutefois se démarquent du lot.

D’une part, une garantie d’emploi, c’est-à-dire que n’importe quel chômeur ou chômeuse de longue durée qui souhaite travailler se verrait offrir un emploi « utile à la transition écologique ou de l’action sociale ». Ce concept fait son chemin ces dernières années, notamment dans la foulée des thèses de la Modern Monetary Theory, qui conteste carrément la pertinence d’équilibrer le budget des États.

D’autre part, une sécurité sociale professionnelle qui consisterait à maintenir les gains obtenus par une personne dans un emploi dans ses emplois subséquents. Si par exemple vous obtenez cinq semaines de vacances dans votre emploi actuel, vous pourriez maintenir cet avantage lorsque vous changerez d’employeur. La proposition vise à mieux protéger les travailleuses et les travailleurs à une époque où l’on change souvent d’emploi.

Une révolution fiscale et une franche opposition au capitalisme financier

LFI compte revaloriser la souveraineté populaire face à l’immense pouvoir économique du capitalisme financiarisé. La plateforme propose de nouvelles réglementations, de nouvelles limites ainsi que des leviers pour contrôler les mouvements de capitaux et même socialiser des banques ou réquisitionner des entreprises qui ferment. Les propositions de cette section soulèvent un certain nombre d’interrogations relatives notamment aux rapports de forces qui permettraient – ou bloqueraient – de telles aspirations. Après tout, ça ne serait pas la première fois que des gouvernements de gauche frappent « le mur de l’argent ».

Enfin, le programme de la gauche française prend acte des immenses inégalités économiques qui caractérisent notre époque et met de l’avant une quinzaine de propositions de réforme fiscale pour mieux répartir la richesse. On note l’influence des idées de l’économiste Thomas Piketty dans certaines d’entre elles, notamment en ce qui a trait à l’héritage ou à l’imposition de la valeur nette des actifs.

***

En somme, la plateforme de LFI, et maintenant de la NUPES, réunit un grand nombre de propositions stimulantes. Certains y verront du radicalisme tant elles remettent en cause le statu quo libéral des dernières décennies, mais d’autres y voient simplement une gauche qui se met au diapason de l’intérêt de la collectivité plutôt que de celui des élites. L’urgence écologique et le désarroi social ont atteint des niveaux tels qu’on peine à imaginer des plateformes politiques convaincantes qui n’iraient pas ainsi à la racine de maux.

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1 comment

  1. Bravo pour ce compte rendu. Je suis les activités de JLM depuis 2012 et il y a des idées à emprunter pour faire face au cataclysme climatique qui nous guette nous aussi.