Des solutions systémiques au racisme systémique en santé et services sociaux (1re partie)

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La mort de Joyce Echaquan et le traitement abominable que lui ont fait subir des membres du personnel de l’hôpital de Joliette ont ravivé le débat sur l’existence du racisme systémique au Québec, braquant cette fois les projecteurs sur le racisme anti-autochtone dans le domaine de la santé et des services sociaux. Malgré des divisions à ce sujet au sein de son gouvernement, le premier ministre Legault et son nouveau ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, refusent toujours de reconnaître que ce problème dépasse les comportements de quelques individus déviants et qu’il s’inscrit plutôt dans nos institutions et notre histoire coloniale. Outre le fait que l’usage de ce mot hérisse une partie de sa base électorale, une autre raison explique probablement ce rejet de la notion de racisme systémique : cela reviendrait à reconnaître que les solutions au racisme ne se limitent pas à pointer du doigt et à sanctionner quelques coupables, mais qu’elles sont, elles aussi, systémiques.

Je ne reviendrai pas ici sur la notion de racisme systémique, très bien expliquée par mes collègues Wissam Mansour et Julia Posca dans un billet publié en juin dernier. Je ne reviendrai pas non plus sur les preuves abondantes, largement documentées et très bien connues du racisme systémique subi par les populations autochtones au Québec au sein des services publics en général, et des services de santé et services sociaux en particulier. Pour les sceptiques, je recommande la lecture du rapport accablant de la Commission Viens, ainsi que celle du livre coup de poing publié récemment par Samir Shaheen-Hussain, médecin militant qui expose au grand jour le rôle actif joué historiquement par les membres de sa profession dans le génocide colonial des Peuples autochtones au Canada (ce livre sera bientôt disponible dans sa traduction française!). 

En fait, les preuves du racisme systémique à l’endroit des Peuples autochtones sont si incontestables que même si seulement 50% des Québécois·es croient qu’il existe du racisme systémique au Québec, 70% pensent que « les Premières Nations ne sont pas traitées sur le même pied d’égalité que les Québécois·es non autochtones dans les structures sociales (ex. : système de justice, de santé, scolaire, etc.). »

Trois pistes de solutions (systémiques)

Comme le soulignent les 37 femmes autochtones signataires d’une lettre ouverte au premier ministre : « Sa crainte c’est peut-être que, en reconnaissant le racisme systémique, ça veuille dire que tout ça doit être revu et que ça va exiger des grands changements ». En effet, s’il est clair que les manifestations individuelles de racisme doivent absolument être dénoncées et condamnées, les véritables solutions au racisme systémique devront passer par des transformations globales demandant des investissements publics et la mise en œuvre de politiques d’envergure.

Je propose ici trois pistes de solution en santé et services sociaux, qui n’épuisent évidemment pas tous les changements profonds qui seront nécessaires pour déloger ce mal à la racine. En témoigne le fait que certaines d’entre elles sont déjà appliquées par le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James sans éliminer toutes les manifestations du colonialisme au sein des services sociosanitaires de cette région (j’y reviendrai dans la 2e partie de ce billet). En témoignent également près de 500 appels à la justice et à l’action cumulés par la Commission Viens, la Commission de vérité et réconciliation et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées

La première solution serait évidemment d’écouter les principales personnes concernées et de répondre aux revendications de la communauté Atikamekw de Manawan, directement touchée par l’agression raciste et la mort de Joyce Echaquan. Une de ces revendications est que l’ensemble des travailleuses et des travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux soit tenu de suivre une formation sur la culture autochtone. Le gouvernement s’est déjà engagé à offrir une telle formation pour les employé·e·s de l’hôpital de Joliette et, éventuellement, à l’étendre à l’ensemble du réseau. J’ajouterais ici que, pour que cette formation soit bien construite, il sera essentiel que le gouvernement débloque des ressources financières substantielles afin que les communautés autochtones aient les moyens de participer activement à son élaboration et à sa dispensation. L’octroi de ressources permettrait aussi d’éviter que ce partage de savoirs se transforme en nouveau pillage colonial.

En plus d’augmenter la sécurité culturelle des services et des soins prodigués aux membres des Premières Nations, une telle formation pourrait être bénéfique pour l’ensemble de la population. En effet, nous avons beaucoup à apprendre des conceptions autochtones de la santé qui, malgré leur grande diversité, ont en commun une perspective holistique qui conçoit l’individu globalement et le situe dans son environnement social et naturel. En cela, elles constituent un véritable défi à la médecine occidentale qui, par son caractère individualiste et centré sur les causes biologiques de la maladie, peine à agir sur les « déterminants sociaux » de la santé, qui jouent pourtant le rôle le plus important dans l’état de santé de la population.

Une autre des revendications des Premières Nations concernant les services de santé et les services sociaux – et une autre piste de solution au racisme systémique dans ce domaine – est la reprise de pouvoir des communautés autochtones sur leurs services. Au cours des dernières années, cette revendication s’est exprimée avec particulièrement de force à propos des services de protection de l’enfance (qui, en ce qui concerne les enfants autochtones, portent très mal leur nom), mais elle s’est aussi fait entendre pour d’autres types de services sociosanitaires. Depuis que la Nation Atikamekw a repris le contrôle des services de protection de l’enfance, elle est devenue un exemple à suivre dans le domaine, exemple qui « devrait inspirer le Québec », selon les vice-présidents de la Commission Laurent.

Dans un contexte de centralisation sans précédent du système de santé et de services sociaux au Québec, redonner aux communautés autochtones le pouvoir sur leurs services implique nécessairement une (nouvelle!) réforme en profondeur du réseau. Néanmoins, encore une fois, une telle réforme pourrait bénéficier à l’ensemble de la population du Québec. S’il est une chose que la pandémie nous a apprise, c’est que nous aurions toutes et tous bien besoin de reprendre le contrôle sur nos services et de revenir à des établissements à échelle humaine, ancrés démocratiquement dans les communautés et orientés vers nos besoins réels plutôt que vers des impératifs d’efficience et de réduction des coûts définis par des gestionnaires déconnecté·e·s du terrain. 

En ce qui concerne les Peuples autochtones et le racisme systémique qu’ils subissent au sein du réseau, il ne suffira pas, toutefois, de former les employé·e·s à la culture autochtone et de démocratiser la gestion des services : il faudra aussi trouver des moyens pour que les communautés autochtones soient beaucoup mieux représentées parmi les infirmières, travailleuses sociales, médecins et gestionnaires du système sociosanitaire. Il est clair que les mesures de discrimination positive qui sont actuellement en place pour favoriser l’embauche de personnes autochtones et d’autres minorités au sein des services publics sont nettement insuffisantes. 

Ici, le programme d’embauche massive de préposées aux bénéficiaires durant la pandémie peut nous inspirer une troisième piste de solution. Pourquoi ne pas offrir aux communautés autochtones des formations bien rémunérées et assorties d’une garantie d’embauche dans le secteur de la santé et des services sociaux? Bien sûr, d’autres obstacles systémiques devraient être levés. Une telle mesure impliquerait notamment la mise en œuvre de l’appel à l’action numéro 12 de la Commission Viens, qui recommandait l’assouplissement des barrières linguistiques à l’entrée des professions régies par l’Office des professions du Québec.

Mais surtout, la mise en œuvre de ces solutions impliquerait, de la part du gouvernement, une reconnaissance du racisme systémique et une volonté réelle d’y mettre fin.

 

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Commentaire sur l'article

Manuel H Cisneros

Excellent texte. Je me demande pourquoi les journalistes ne prennent les mots du premier ministre qui dit qu'il v a se concentrer sur les actions pour lui poser de questions justement sur les actions qu'il va mettre en place. Ce texte propose trois pistes d'action très pertinentes. Merci.

Guy GR Roy

En fait les solutions « systémiques » proposées dans ce texte ne sont toujours que des solutions technocratiques. Et loin des revendication politiques des Autochtones eux-mêmes qui veulent être traitées en nations à part entière, et par le Québec, et par le Canada, et par le monde comme en fait foi la Déclaration de l’ONU qu’ils demandent de reconnaître.

Une nouvelle réforme de la santé est-elle absolument nécessaire. N’en a-t-on pas eu cure de ces réformes ?

L’État québécois n’est pas colonialiste. S’il y a un État colonialiste, c’est le Canada avec la Loi sur les Indiens et le Québec n’y a que peu de pouvoir. C’est la cible à prendre sur le plan politique pour revendiquer le droit à l’autodétermination des Autochtones sans ingérence extérieur comme le revendique le Québec pour lui-même. Mais on sait tout l’ingérence dont est capable le Canada impérialiste comme on l’a vu dans le cas du Venezuela où un gouvernement d’un pays, élu selon les règles qu’il s’est données, est dénoncé comme dictatorial.

Des négociations de nation à nations. Ce sont donc les principes de base qui doivent présider au dialogue avec les Autochtones. Pourquoi des négociations devraient-elle avoir lieux sur des mesures technocratiques qui ne garantissent aucun droit nouveau que la Loi sur les Indiens leur refuse. C’est donc d’Ottawa que vient la solution au colonialisme. Soyons clair !

Apprendre aux Autochtones, pour leur en donner le contrôle, des méthodes des soins traditionnelles de préposés aux bénéficiaires peut être tout aussi « colonialiste » que de leur imposer un système de santé non adapté. Là n’est donc pas la question. La médecine holistique a été reconnue à la médecine chinoise par l’acupuncture, mais est-ce que donner aux shamans autochtones le droit de soigner dans leur langue est un progrès de la médecine ? C’est à voir. Sans doute les principes de justice réparatrice seraient-ils à considérer, mais quelle justice y a -t-il dans un congédiement pur et simple pour des gestes racistes ? Est-ce qu’il y a une seule réparation dans tout ça sinon la stigmatisation sans appel pour comportement inapproprié ? Ce que le syndicat des infirmières a reproduit en condamnant une de ses membres pour racisme « systémique » sans protéger son emploi !

Il y a un tas de revendications contradictoires dans ce texte au nom du combat contre le racisme « systémique ». Si l‘on admet le principe de négociation de nation à nations, il faut reconnaître Legault comme le représentant élu de la nation québécoise et non attribuer à celle-ci un système de racisme qui lui serait propre. Si des Québécois sont racistes, il n’en va pas de même de la nation qui, dans son histoire, a noué des liens d’alliance avec les Autochtones comme le reconnait le Chef Picard dans son texte à la Presse sur l’alliance possible avec la nation québécoise, pas avec ses racistes dont on doit dénoncer le caractère haineux.

Mais faire le procès d’un pseudo système raciste de la nation, c’est nier son histoire d’alliance avec les Autochtones que reconnaissent les Autochtones eux-mêmes. Voir les déclarations de Picard à la Presse sur « Polir la chaîne de nos alliances ».

Toutes les recommandations de ce texte sont à ce point réformistes qu’on se demande en quoi elles vont à la racine des problèmes, i.e. un Canada dominant qui est contre le droit à autodétermination des nations qu’elle soit québécoise, autochtone ou vénézuélienne. Il s’agit donc de former dès maintenant avec les Nations Autochtones des alliances anti-impérialistes qui visent à faire reculer une sujétion commune. Et non pas chercher à embêter un Legault par une attitude sectaire d’une gauche en mal de pouvoir qui dénonce le soi-disant colonialisme du Québec comme certains Autochtones qui se prononcent, au nom de ce qualificatif douteux pour le Québec, contre l’indépendance du Québec. Si des alliances politiques doivent être nouées. C’est sur la base de reconnaître à l’autre son droit à l’autodétermination dans un Canada dominant qui, lui, doit reculer.

Même la « réconciliation » est une opération propagandiste canadienne que Legault n’endosse pas, parce qu’il n’en parle pas, et qui est vouée à l’échec sans la reconnaissance de négociations de nation à nations dont le Canada est loin.

Alors la gauche québécoise si elle ne veut pas perdre sa crédibilité doit cesser de chercher dans la bureaucratie des solutions qui ne règlent rien que des problèmes bureaucratiques dont on a cure et « mettre la politique au poste de commande » par respect pour les Autochtones qui en sont là dans leur cheminement.

Guy Roy

Une invitation à polir notre chaîne d’alliances

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

« Malgré des progrès importants, notre histoire, nos cultures, nos droits et nos réalités demeurent grandement méconnus », souligne Ghislain Picard.

Les Premières Nations sont des peuples autochtones qui possèdent un statut bien particulier dans la société canadienne et québécoise.

Publié le 29 septembre 2020 à 15h00Partager
Ghislain PicardGHISLAIN PICARD
CHEF DE L’ASSEMBLÉE DES PREMIÈRES NATIONS QUÉBEC–LABRADOR

Malgré des progrès importants, notre histoire, nos cultures, nos droits et nos réalités demeurent grandement méconnus. Cette méconnaissance est source de nombreux mythes, de préjugés et, il faut le dire, de racisme.

Je sais bien que le racisme que nous subissons n’est pas toujours intentionnel. Il est souvent le fruit de biais inconscients. Il est aussi très souvent le fruit de politiques gouvernementales qui conduisent à ce que l’on peut qualifier de discrimination systémique.

Je sais aussi que nous avons, dans la société civile et la population québécoise, de plus en plus d’alliés. Je vois les choses progresser dans le bon sens, notamment auprès des jeunes générations qui ont l’avantage de bénéficier d’un enseignement plus juste de notre histoire, particulièrement sur notre présence millénaire sur ce territoire dont la grande partie demeure non cédée, ainsi que sur les politiques d’assimilation dont nous avons été l’objet.

C’est donc dans un esprit d’amitié que je m’adresse aux Québécois afin de vous inviter à devenir nos alliés dans la lutte contre le racisme et la discrimination à l’égard des Premières Nations.

C’est aussi en rappelant nos alliances passées que j’exprime mon optimisme quant au fait que le peuple québécois est prêt à polir la chaîne d’alliance qui a trop souvent été rompue.

Souvenons-nous
Si le Québec existe, s’il existe une nation québécoise qui prospère en Amérique, c’est beaucoup grâce aux alliances avec les Premières Nations. L’histoire serait bien différente si ce n’était la volonté des Premières Nations (qui occupent ce territoire depuis déjà plusieurs milliers d’années) de permettre aux Français nouvellement arrivés ici d’ériger leurs premières installations permanentes. Cette entente entre nos peuples, c’est la « Grande Alliance », un traité conclu en 1603 avec Samuel de Champlain.

Plusieurs autres alliances dites « de paix et d’amitié » ont été conclues au fil de l’histoire entre nos ancêtres. Chez plusieurs de nos peuples, les principes devant guider le respect de ces alliances étaient métaphoriquement appelés « chaînes », marquant l’importance des liens à préserver. Et, de fait, les alliances demandent souvent à être confirmées, consolidées, renouvelées, de la même façon qu’une chaîne doit être bien entretenue pour ne pas se briser.

Aujourd’hui, je me permets de rappeler quelques étapes charnières de nos relations : outre la Grande Alliance de 1603, souvenons-nous de la Grande Paix de Montréal (1703), du Traité de 1760 avec la Nation Wendat, de la Proclamation royale de 1763, de la Convention de la Baie-James (en 1975 avec les Cris et les Inuits, et en 1978 avec les Naskapis), et j’en passe.

Depuis, nous avons vécu la crise d’Oka et plusieurs autres conflits qui ont terni nos relations. Nous avons oublié ou abandonné nos alliances. Ce n’est pas la faute des Québécois. Les enjeux que nous connaissons aujourd’hui sont en grande partie le fruit de politiques coloniales et d’un système gouvernemental érigé de manière à discriminer les Premières Nations. C’est ce qu’on appelle le racisme systémique ou la discrimination institutionnelle.

Voilà pourquoi l’Assemblée des Premières Nations Québec–Labrador a décidé d’être proactive et de produire son propre Plan d’action contre le racisme et la discrimination, qui comprend des dizaines d’actions concrètes qui peuvent être adoptées dès aujourd’hui.

Il y en a pour les municipalités, pour les institutions scolaires, pour les entreprises et pour toutes les organisations de la société civile, tout comme pour les individus. Chacun peut contribuer.

Évidemment, ces appels à l’action auprès de la population québécoise n’ont pas pour objectif de décharger le gouvernement du Québec de ses responsabilités. Nous allons continuer d’interpeller le gouvernement afin que des gestes concrets soient adoptés. Nous allons le faire avec votre appui et dans une démarche constructive.

J’invite donc tous les Québécois à prendre connaissance de notre Plan d’action contre le racisme et la discrimination et à devenir des alliés des Premières Nations.

Tous ensemble, nous pouvons faire une différence.

Guy Roy

Pourquoi ne pas porter un tel discours à l'Assemblée Nationale et, en alliance avec le PQ, demander une « réforme » de la Loi sur les Indiens, tant qu'à vouloir tout réformer pour aller à la racine des problèmes ?

Manawan : une responsabilité fédérale
2020/10/16 | Par Gabriel Ste-Marie

L'auteur est député du Bloc Québécois de la circonscription de Joliette

Des propos racistes, dégradants, odieux, inacceptables. Ce sont les dernières paroles entendues par Joyce Echaquan avant de trépasser, dans des circonstances plus que troublantes à l'hôpital de Joliette. La Commission Viens, qui a déposé son rapport il y a un an, a entendu des témoignages semblables lors de ses audiences à Joliette. Moi, qui représente la circonscription de Joliette au Parlement fédéral, je suis frappé par cette énorme injustice qu'est la disparité du niveau de vie et de traitement entre les Atikamekws et le reste de la population. C’est vrai tant à Manawan qu’à l’extérieur de la communauté, comme à Joliette.

La Loi raciste et désuète sur les « Indiens » du gouvernement fédéral stipule que les Premières Nations ont droit au même niveau de services que le reste de la population. Dans les faits, Ottawa s’est défilé de sa responsabilité historique et ça perdure encore et toujours.

Juridiquement, les Autochtones sont toujours considérés comme des personnes mineures par Ottawa. La communauté doit justifier chacune de ses décisions auprès des responsables fédéraux, qui accordent ou pas leur aval selon des critères arbitraires.

Par exemple, si un Atikamekw de Manawan veut se faire soigner dans un autre établissement hospitalier que celui de Joliette - et on peut comprendre pourquoi ­- il doit assumer lui-même la facture. Autre exemple, les règles de financement de la communauté ne reflètent pas la croissance démographique. Pour ne pas rouvrir l’entente, le gouvernement fédéral menace de diminuer l’enveloppe financière actuelle si jamais le conseil en exigeait un réexamen.

Une communauté isolée

La communauté de Manawan se trouve géographiquement isolée. Pour y accéder, on doit emprunter un chemin forestier sur près de 90 km à partir de Saint-Michel-des-Saints. Les fondations du chemin sont instables et des sections entières sont fréquemment fermées. Pour faire le trajet, il faut un gros camion ou un VUS et les accidents sont nombreux. Un transfert médical par ambulance ou un véhicule d’urgence est fort complexe. Le mauvais état de la route limite aussi le développement économique de la communauté, de même que l’essor de l'industrie touristique. La liste est longue des autres problèmes résultant de cette situation.

Évidemment, l’accès aux ondes cellulaires est inexistant et les pannes d'électricité sont fréquentes. Cela représente tout un défi notamment pour le centre de santé Masko-Siwin, qui parvient néanmoins à réaliser de véritables miracles.

Dans cette population de 2 400 habitants en pleine croissance démographique, le logement est un véritable casse-tête. Les familles sont fréquemment forcées de s'entasser à dix ou plus dans des maisons dont plusieurs sont insalubres. Les règles imposées par le ministère ont forcé la communauté à construire un parc d’habitations dans un milieu humide, d’où une détérioration accélérée et l’apparition, après seulement une dizaine d’années, de moisissures. La situation n’est guère plus reluisante à Joliette où, à cause des préjugés et du racisme à leur égard, les Atikamekws peinent à s’y trouver des logements décents.

Situation aussi catastrophique au chapitre de l'éducation. L’école primaire de Manawan manque cruellement d’espace. Les interventions des professionnels auprès des élèves sont reléguées dans des placards de concierge. Le service de garde et la bibliothèque sont confinés dans des locaux d’entreposage dans un sous-sol sans fenêtre. L’enseignement du français y est sous-financé. Ottawa a décidé que le français n’est pas la langue seconde des Atikamekws, même si leur langue maternelle est évidemment l’atikamekw. Hors de leur communauté, les élèves atikamekws sont constamment l'objet de discriminations.

De nombreuses personnes âgées se voient forcées de quitter leur communauté pour recevoir des soins de dialyse à l’hôpital de Joliette. Les fréquentes coupures d’électricité à Manawan empêchent leur centre de santé d’offrir ce service sur place. En plus de faire face aux préjugés et à la difficulté de se trouver un logement, ces aînés se font couper tout soutien d’Ottawa après quelques mois passés à l’extérieur de leur communauté.

Historiquement, la population de Manawan a vécu de nombreux traumatismes résultant des politiques coloniales. Ses membres n’ont pas échappé aux pensionnats autochtones et à la tragédie des enfants enlevés et disparus.

Il y a quelques décennies, le surintendant de la communauté était généralement un militaire retraité qui faisait régner un climat de terreur. Par exemple, devant le refus d’un Atikamekw d'autoriser la coupe de bois sur son territoire familial par une forestière américaine, le surintendant lui a faussement diagnostiqué la tuberculose et l’a forcé à s’exiler pendant deux ans dans un sanatorium. À son retour, son territoire avait été rasé et il avait, entre-temps, contracté la maladie.

Les témoignages bouleversants, d’hier et d’aujourd’hui, sont nombreux. Les Atikamekws, comme l’ensemble des Premières Nations, vivent dans un cadre législatif qui les empêche de s’émanciper. Les lois doivent être complètement changées.

À travers cet encadrement qui freine leur développement, les Atikamekws forment une nation dynamique et intelligente qui porte un savoir et une culture d’une valeur inestimable. Il est à souhaiter que la tragédie vécue par Joyce Echaquan, son conjoint et leurs sept enfants, ainsi que toute leur communauté, permette une prise de conscience qui va contribuer à changer les mentalités et les lois et à accorder des chances égales de développement aux Atikamekws et aux Première Nations.