Politique industrielle | Transformer l’économie sans laisser personne de côté
27 avril 2026
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Les bouleversements économiques survenus depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l’intervention de l’État dans l’économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités se pose ainsi la question de savoir quelle politique industrielle est à même de donner l’élan à une transition écologique et au développement d’une économie au service du plus grand nombre – plutôt que de simplement favoriser l’accumulation privée de capital par les entreprises. Dans cette série, l’IRIS se penche sur les tenants et aboutissants des politiques industrielles.
Le Québec et le Canada connaissent comme le reste du monde d’importants bouleversements depuis quelques années en raison de la crise climatique. En matière économique, plusieurs secteurs subissent déjà les conséquences des dérèglements en cours. Pensons par exemple à l’industrie agricole, dont les rendements sont affectés par les événements météorologiques extrêmes, ou au réseau de la santé, qui est davantage sollicité en raison de la multiplication des épisodes de chaleur l’été, entre autres. L’accélération des changements climatiques ne fera qu’aggraver la situation avec des effets économiques (et bien sûr sociaux) potentiellement désastreux.
Un consensus scientifique s’est ainsi établi au sujet de la nécessité d’amorcer une transition écologique. Cette notion renvoie à l’effort pour rendre l’économie compatible avec la préservation des écosystèmes. Il s’agit de transformer l’économie de manière à préserver sa capacité à répondre aux besoins de la population – ce qui devrait être la fonction première de toute activité économique. Dans cet article, nous verrons qu’une politique industrielle porteuse, capable de donner l’élan à une réelle transition écologique, doit aussi permettre à l’ensemble des citoyennes, des citoyens, des travailleuses et des travailleurs de vivre dignement et de participer aux décisions en matière économique.
Une transition juste pour éviter une déroute écologique et sociétale
Les États peuvent, pour participer à cet effort, concevoir des politiques industrielles qui favorisent la transition écologique de l’économie. S’ils se fiaient aux constats et recommandations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ils devraient par exemple planifier une sortie graduelle des hydrocarbures. Ils pourraient pour faciliter cette transition énergétique soutenir le développement de l’industrie du transport collectif, ou encore favoriser un modèle agricole soutenable sur le plan écologique.
Une transformation en profondeur de l’économie aura nécessairement des effets sur les travailleurs et les travailleuses ainsi que sur les communautés qui dépendent des industries touchées. C’est ici qu’entre en ligne de compte la notion de transition juste. Pour être juste, la transformation du tissu industriel en fonction des impératifs écologiques doit permettre aux individus de répondre adéquatement à leurs besoins et de vivre dans des conditions dignes.
Selon l’Organisation internationale du travail, la transition juste signifie « rendre l’économie plus verte d’une manière qui soit aussi équitable et inclusive que possible pour toutes les personnes concernées, en créant des opportunités de travail décent et en ne laissant personne de côté ». Cela veut dire par exemple de s’assurer que toute personne qui souhaite travailler puisse occuper un emploi qui offre de bonnes conditions de travail ou encore que la fermeture d’une usine ne signe pas l’arrêt de mort d’un village.
Malgré les défis qu’elle pose, la transition dans le domaine économique est un processus qui est loin d’être exceptionnel. De fait, le Canada a déjà connu plusieurs transformations industrielles, comme l’a rappelé une étude de l’économiste Jim Stanford parue en 2021. Ce fut le cas par exemple avec le déclin du secteur manufacturier qui a frappé les provinces du Québec et de l’Ontario à partir des années 1990. L’Alberta a aussi entrepris une telle transition afin d’éliminer progressivement la production d’électricité à partir de charbon dans la province.
Premières étapes pour une transition écologique juste au Québec
On aurait tort de croire que le Québec, parce qu’il ne produit aucune énergie fossile, n’a pas à modifier sa structure industrielle. Plusieurs industries polluantes devront transformer leur processus de production afin de décarboner leurs activités et contribuer à l’atteinte des cibles que s’est données le Québec. C’est sans compter les changements dans l’aménagement du territoire ou encore dans les modes de consommation qui auront des conséquences profondes sur le tissu économique.
Inévitablement, des travailleurs et des travailleuses tout comme des municipalités et des régions seront touchés de manière plus aigüe par une démarche de transition écologique. Alors que le secteur industriel québécois était responsable de 31,0% des GES de la province en 2022, nous avons calculé dans une étude parue en 2022 que « près des trois quarts de ces GES (74,2 %) proviennent de 72 établissements appartenant aux industries de la fabrication (64 établissements) et de l’exploitation minière. » Ces deux domaines représentent aussi les plus grands employeurs du secteur industriel. Or, dans certaines régions du Québec (le Nord-du-Québec, la Côte-Nord, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’Abitibi-Témiscamingue et le Centre-du-Québec), plus de 10 % de la population active est employée dans un établissement polluant. Dans les municipalités de Fermont, Port-Cartier, Bois-Franc, Eeyou Istchee Baie-James, Témiscaming et Sayabec, c’est même plus de 40% de la population active qui travaille dans un secteur polluant.
Des mesures doivent donc être adoptées afin de protéger les travailleurs et les travailleuses de ces industries ainsi que les communautés qui en dépendent. On pense par exemple à des mesures pour soutenir la requalification professionnelle des personnes qui souhaiteraient ou qui devraient se réorienter. En raison de la forte dépendance de certaines localités envers un seul établissement industriel, tout processus de transition écologique doit aussi inclure des mesures de diversification du tissu industriel. L’État peut par exemple favoriser l’essor d’autres secteurs à travers des subventions au secteur privé ou en créant lui-même des entreprises publiques.
L’implication de la communauté doit cependant être au cœur de la démarche pour s’assurer, là encore, une transition juste. En décidant collectivement de la manière d’utiliser les ressources productives de la société, on ne s’assure pas seulement que la transition suive des principes écologiques, mais aussi qu’elle réponde aux besoins du plus grand nombre et qu’elle respecte la spécificité de chaque communauté. La municipalité de Petit-Saguenay offre un exemple intéressant de démocratie économique à petite échelle.
Conclusion
Ce type de transformation peut sembler difficile à accomplir étant donné le contexte actuel où plusieurs entreprises cherchent plutôt à contourner les législations en matière environnementale et où les gouvernements priorisent le développement des affaires au détriment de la protection de l’environnement.
Mais comme on l’a vu, le Canada a déjà connu plusieurs transitions industrielles. La question est donc de savoir si l’on est capable cette fois-ci de planifier la transformation de l’économie et surtout, si les gouvernements sont capables de le faire de manière démocratique. Car s’il est impératif de rendre les économies plus viables sur le plan écologique, elles doivent aussi être le plus inclusives et le plus résilientes possible.
Photo: Natural Bridges National Monument, CC BY 2.0 (Wikimedia Commons)