Comment des épiceries publiques pourraient fonctionner au Canada
29 janvier 2026
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Il y a fort à parier que vous ayez passé une partie de vos repas des fêtes à parler du prix des aliments[1]. Les coûts pour les consommateurs ont augmenté de près de 30 % depuis 2020, tandis que les méga-épiciers ont doublé leurs marges bénéficiaires et que leurs profits totaux ont bondi de plus de 120 %. La méfiance croissante à l’égard du système oligopolistique de la vente alimentaire au détail au Canada — où cinq grandes chaînes contrôlent 80 % du marché — a incité à penser au-delà du modèle des grandes surfaces commerciales.
Une proposition qui a fait les manchettes et gagné en importance au cours de la dernière année consiste à ouvrir des épiceries à bas prix gérées par une entité publique. Le maire de New York, Zohran Mamdani, a popularisé l’idée en faisant campagne pour des magasins gérés par la ville dans chacun des arrondissements. Au Canada, le candidat à la direction du NPD Avi Lewis a fait d’une « option publique » pour l’épicerie un élément central de sa campagne, et un analyste de Food Secure Canada – Réseau pour une alimentation durable s’est associé à The Breach pour réaliser une vidéo devenue virale sur les épiceries publiques.
Un examen attentif des approches internationales et de l’économie du commerce de détail met en évidence certains faits et enseignements utiles. Des millions de personnes font déjà leurs achats dans des chaînes d’épiceries publiques au Mexique et aux États-Unis. Notre analyse montre qu’un réseau d’épiceries publiques à l’échelle du Canada pourrait permettre aux familles d’économiser environ 30 à 45 % sur leur facture d’épicerie, selon leur lieu de résidence. Le coût de gestion serait raisonnable, et nos gouvernements possèdent l’expérience nécessaire pour en assurer la réussite.
L’échelle compte
Des exemples récents ont montré que les approches à petite échelle posent problème. En Floride, au Kansas et en Illinois, des administrations municipales ont ouvert des épiceries après que celles-ci ont été abandonnées par les grandes chaînes de distribution. Toutes ont cessé leurs activités en quelques années.
Cela n’a rien de surprenant. Les petites épiceries publiques situées dans des zones mal desservies sont confrontées aux mêmes difficultés que les épiceries familiales indépendantes et les dépanneurs de quartier au Canada : elles dépendent des systèmes de distribution utilisés par les grands détaillants. En tant que commerces individuels, elles ne disposent d’aucun pouvoir d’achat comparatif, ce qui les rend vulnérables à la concurrence sur les prix.
L’approvisionnement alimentaire public à grande échelle participe d’une réalité tout autre. La chaîne mexicaine SuperISSSTE est une épicerie publique détenue par le gouvernement mexicain, fondée en 1953 et relancée après des années de négligence. Elle compte actuellement 46 magasins dans des centres urbains du pays, avec des volumes d’activité qui lui confèrent le pouvoir de négociation nécessaire face aux fournisseurs. Elle privilégie les produits fabriqués au Mexique, offrant ainsi une stabilité indispensable aux producteurs locaux. Le Mexique exploite également 24 000 Tiendas del Bienestar (magasins du bien-être) qui desservent les zones rurales et sont gérées par les communautés locales. Approvisionnées par un réseau de 300 entrepôts, elles offrent des réductions d’au moins 15 % sur les produits de première nécessité.
Le système de commissariats militaires des États-Unis est un réseau de détaillants alimentaires publics mondial qui connaît un grand succès : il dessert 8 millions de clients par l’entremise de 235 supermarchés situés sur des bases militaires partout dans le monde, offrant des économies de 23,7 % par rapport aux épiceries commerciales. Ces économies sont si importantes que de nombreux vétérans américains choisissent de vivre près d’une base militaire après leur retraite afin de pouvoir continuer à magasiner dans ces épiceries publiques. En plus d’offrir des emplois bien rémunérés, ces épiceries sont très appréciées des fournisseurs, puisqu’ils garantissent des prix équitables et des contrats stables. Cela est particulièrement intéressant pour les petits et moyens fournisseurs alimentaires locaux, qui sont encouragés à investir dans leur entreprise grâce à une demande prévisible. Ce modèle bien rodé mise sur l’approche à grande échelle pour réduire les coûts et renforcer la résilience du système alimentaire.
À l’instar du modèle américain des commissariats, une approche plus ambitieuse de type « Costco-plus-local » pourrait fonctionner au Canada. Il pourrait s’agir d’une chaîne de type entrepôt (ou d’un réseau de magasins plus petits) qui garantirait des contrats équitables avec les fournisseurs locaux et nationaux, utiliserait son pouvoir d’achat pour faire baisser les coûts de gros et réduirait encore les prix grâce à une main-d’œuvre et des frais généraux subventionnés par l’État. Une telle approche pourrait réduire les prix des aliments d’environ 30 à 45 %, selon le lieu de résidence, être déployée relativement rapidement et représenter un coût modeste. Tout est question d’échelle.
Un coût modeste
D’après nos premières estimations[2], la mise en place à l’échelle nationale d’un réseau d’épiceries publiques nécessiterait un investissement initial modéré. Il en coûterait environ 350 millions de dollars pour les infrastructures initiales nécessaires à l’ouverture de 50 magasins (40 dans des centres urbains et 10 dans des régions éloignées), six centres de distribution et la logistique associée. Les coûts annuels d’exploitation, en supposant que l’État prenne en charge la main-d’œuvre et les frais généraux comme le loyer, s’élèveraient à 290 millions de dollars supplémentaires — soit moins de la moitié du coût total du cycle de vie d’un seul avion de chasse F-35. Or, le Canada a récemment conclu une entente avec les États-Unis pour en acheter 88.
Le réseau pourrait recourir à des achats directs auprès de pôles logistiques agroalimentaires et de producteurs locaux, à des appels d’offres concurrentiels pour obtenir des « bas prix quotidiens » auprès des fournisseurs de produits emballés, ainsi qu’à une distribution centralisée et aux meilleures pratiques logistiques. L’ensemble de ces avantages pourrait être transféré aux consommateurs, entraînant des baisses de prix d’environ 25 à 30 % dans les zones urbaines, et d’environ 45 % dans les communautés nordiques (où le coût des aliments est actuellement deux à trois fois plus élevé que dans le Sud). Selon son lieu de résidence, une famille pourrait économiser entre 2 500 $ et 10 000 $ par an. À titre d’exemple, avec 210 000 familles faisant leurs achats chaque année (200 000 dans les centres urbains et 10 000 dans le Nord), cela représenterait 600 millions de dollars d’économies.
Autrement dit, une fois l’investissement initial modeste consacré au déploiement du réseau, chaque dollar investi annuellement par le gouvernement permettrait aux consommateurs canadiens d’économiser deux dollars.
Une stratégie clé consisterait à combiner le pouvoir d’achat du réseau d’épiceries avec l’approvisionnement institutionnel. L’investissement canadien de 1 milliard de dollars sur cinq ans dans le Programme national d’alimentation scolaire — récemment rendu permanent grâce à un engagement annuel de 216 millions de dollars — financera l’achat de quantités importantes de denrées alimentaires, mais l’approvisionnement repose actuellement en grande partie sur un nombre très restreint de distributeurs. En s’associant à des hôpitaux, des universités et d’autres établissements publics et sans but lucratif pour certains achats, le réseau pourrait accroître son pouvoir de négociation et générer des économies supplémentaires.
Les avantages d’une option publique pour les produits alimentaires s’étendraient également à d’autres secteurs de l’économie canadienne. Elle permettrait de soutenir les agriculteurs, les pêcheurs, les éleveurs, les cueilleurs et les entreprises canadiennes grâce à des contrats stables. Elle serait la bienvenue dans un contexte de guerre commerciale, alors que les consommateurs cherchent à acheter des produits canadiens. De plus, la création d’emplois syndiqués et bien rémunérés contribuerait à rehausser les normes partout au pays. En échange d’un investissement modeste de la part du gouvernement, les bénéfices pour la population canadienne seraient immédiats et considérables, en plus de contribuer à renforcer la résilience à long terme de notre système alimentaire.
Les gouvernements peuvent le faire
Le Canada dispose déjà d’options de vente au détail publiques. Les sociétés des alcools provinciales génèrent des milliards de dollars de revenus et démontrent que les gouvernements sont capables d’exploiter des réseaux de vente au détail efficaces et à grande échelle.
Par ailleurs, les magasins de cannabis gérés par les provinces ont démontré la capacité des gouvernements à déployer de nouvelles infrastructures de vente au détail — et de nouvelles chaînes d’approvisionnement — à une vitesse remarquable. En moins d’un an après la légalisation, les gouvernements provinciaux ont ouvert des dizaines de points de vente publics de cannabis partout au pays.
Nous disposons également de précédents montrant qu’il est possible de surmonter rapidement les enjeux de compétence au Canada, notamment par le biais d’ententes territoriales et de transferts budgétaires. Moins d’un an après l’annonce du budget initial, le gouvernement fédéral avait signé des accords relatifs au Programme national d’alimentation scolaire avec l’ensemble des provinces et territoires. Ces ententes précisaient les engagements conjoints des gouvernements fédéral et provinciaux à l’égard de valeurs et de visions communes en matière de politiques nationales d’alimentation scolaire, l’affectation des fonds fédéraux, les responsabilités de gestion et le nombre de repas à servir.
En réponse aux objections courantes
L’argument le plus souvent avancé contre les épiceries publiques est qu’elles donneraient l’impression que l’État prend le contrôle de la vente des produits alimentaires. Il s’agit là d’une mauvaise interprétation de la proposition, car les épiceries privées continueraient d’exercer leurs activités. Les épiceries publiques viendraient plutôt ajouter une option publique concurrente aux magasins existants afin de corriger des défaillances du marché. La situation actuelle — où cinq chaînes contrôlent la majeure partie du marché — est loin de correspondre à un marché concurrentiel. Une option publique d’épicerie ajouterait un autre détaillant à l’équation, stimulerait la concurrence et élargirait le choix offert aux consommateurs.
Une autre objection consiste à dire que d’autres politiques seraient plus efficaces. The Globe and Mail a notamment suggéré de renforcer la Loi sur la concurrence et d’assouplir les barrières à l’entrée des épiciers internationaux au Canada. Or, le Bureau de la concurrence n’a bloqué avec succès aucune des 27 fusions dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire depuis 2001, et il est difficile de voir en quoi l’arrivée de nouveaux méga-épiciers étrangers réglerait le problème fondamental de la concentration des entreprises. Bien qu’une politique de concurrence plus robuste fasse partie des solutions à long terme, les épiceries à but lucratif ne pourront pas offrir les baisses de prix qu’une option publique subventionnée est en mesure de proposer.
On avance également que, puisque les grands détaillants affichent des marges bénéficiaires relativement faibles, les économies réalisées par les consommateurs dans le cadre d’une option publique seraient limitées. En réalité, une entreprise comme Loblaws, même avec une marge bénéficiaire de trois à quatre pour cent, génère tout de même plus de 2 milliards de dollars de profits annuels — des sommes qui pourraient être transférées aux consommateurs sous forme de baisses de prix. Une épicerie publique de grande envergure bénéficiant de coûts d’exploitation subventionnés, de prix de gros avantageux et n’ayant aucun dividende à verser à des actionnaires serait en mesure d’offrir des réductions encore plus importantes aux familles partout au pays.
En conclusion
Nous sommes pris dans un système où l’alimentation est considérée comme une source de profit plutôt que comme un droit humain, où la richesse et le pouvoir sont concentrés entre les mains de quelques méga-entreprises, alimentant ainsi une spirale inflationniste. Pendant ce temps, les familles continuent de faire face à des choix impossibles à la caisse, et l’abordabilité est devenue l’enjeu déterminant de notre époque. Une option publique en matière d’épicerie offre une réponse concrète à ce problème. Et comme le montrent des exemples ailleurs dans le monde, c’est possible et cela se fait déjà.
Les épiceries publiques ne sont pas une solution miracle. Elles ne résoudront pas l’insécurité alimentaire, qui découle de revenus insuffisants et qui exige une action gouvernementale urgente. Mais elles peuvent contribuer à rendre les denrées alimentaires plus abordables, à renforcer la production alimentaire locale et la résilience de la chaîne d’approvisionnement alimentaire canadienne, et à créer des emplois bien rémunérés. La véritable question n’est donc pas de savoir si cela pourrait fonctionner au Canada, mais pourquoi cela n’a pas encore été tenté.
[1] La version originale anglaise de ce texte a été publiée le 14 janvier 2026 sur le site du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).
[2] Ces estimations ont été réalisées dans le cadre d’une étude à paraître.
* Les auteur·e·s remercient le Réseau des Communautés Nourricières pour la traduction en français.
Photo: Raysonho @Open Grid Scheduler: Grid Engine, CC0 (Wikimedia Commons)