Politiques industrielles : le Québec doit-il imiter le Canada?

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Alors qu’une guerre de chiffres fait rage sur le nombre d’emplois créés ou perdus dans la présente campagne électorale québécoise, il me semble important de se questionner sur les grandes tendances en termes de politiques industrielles au Québec et au Canada. On considère généralement qu’une politique industrielle est l’ensemble des interventions économiques déployées sur plusieurs années par un État dans le but d’épauler certaines industries plutôt que d'autres pour créer de l’emploi et de la « richesse ».

Au Canada, cette politique est plutôt claire. Alors que par le passé, le secteur manufacturier était le fer de lance de l’économie canadienne, le Canada semble avoir changé son fusil d’épaule pour encourager l’extraction massive de ressources naturelles, principalement du pétrole. Les subventions de 1,47 G$ entre 2006 et 2011 ainsi que les dépenses de 22 M$ pour promouvoir le pétrole des sables bitumineux aux États-Unis reflètent la volonté de l’État fédéral sur le sujet.

Or, ce type de politique a eu un impact sur d’autres secteurs de l’économie, notamment le secteur manufacturier. Particulièrement celui de l’automobile, comme le montre le graphique suivant :

Pourcentage des exportations par secteur selon la balance commerciale désaisonnalisée, Canada, 1988-2011


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 Source : Statistique Canada, CANSIM, Tableau 228-0059, calculs de l’IRIS


On pourrait donc croire que ce déplacement aurait mené à un transfert des emplois du secteur automobile à celui du pétrole. Cependant, le graphique suivant montre qu’au contraire le pourcentage d’emplois dans l’industrie primaire reste marginal en comparaison à d’autres industries.

Variation des proportions d’emplois par secteurs, Canada, 1987-2013


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Source : Statistique Canada, CANSIM, Tableau 282-0061, calcul de l’IRIS.


En fait, entre 2001 et 2011, pour chaque emploi créé dans l’industrie pétrolière, il s’est perdu près de 30 emplois dans l’industrie manufacturière.


Cela s’explique en partie par un lien étroit entre le prix du baril du pétrole et le dollar canadien. En augmentant les exportations de pétrole, cela augmente la valeur du dollar, ce qui a un effet à la baisse sur la capacité du secteur manufacturier canadien à vendre sur les marchés extérieurs. C’est l’un des symptômes de ce que l’on nomme le mal hollandais.

Comparatif entre l’évolution du prix du baril de pétrole et la valeur du dollar canadien par rapport au dollar états-unien, 1997-2013


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Source : Taux de change de la Banque du Canada et de la Banque mondiale, calculs de l’IRIS.


Au Québec, l’économie a été durement touchée par ces politiques canadiennes, puisqu’une part importante de l’économie québécoise reposait sur le secteur manufacturier. Cela s’est traduit par une diminution de 40 % sur 25 ans des emplois du secteur manufacturier.

Devant ce constat, le gouvernement du Québec doit faire un choix : 1) reproduire le schème canadien en visant l’extraction des matières premières sur son territoire et ainsi participer au mal hollandais ou 2) tenter de revitaliser son secteur manufacturier pour le rendre plus attrayant.

Nous avons comparé au tableau suivant différentes études canadiennes sur l’emploi et l’investissement. Vous remarquerez que l’investissement de 115 millions de dollars, soit ce qui sera versé dans le projet Anticosti, créerait 57 % plus d’emplois dans des secteurs éco énergétiques que dans des projets pétroliers.

Emplois temps plein créés pour 115 M$ d’investissement, selon les secteurs


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Sources : Statistique Canada, Multiplicateurs entrées-sorties provinciaux, niveau d’agrégation, Industrie 211100, équivalent temps plein ; Robert Pollin et Heidi Garrett-Peltier, Building the Green Economy: Employment Effects of Green Energy Investments in Ontario, Political Economy Research Institute, 2009 ; Blue Green Canada, More bang for your buck: How Canada can create more jobs and less pollution, 2012; calculs de l’IRIS.


Alors que les climatologues du monde entier pressent les gouvernements de tenter d’éviter le pire en termes de réchauffement climatique et que les plus grandes entreprises pétrolières tendent à s’éloigner de l’extraction des hydrocarbures de schiste, ne serait-il pas opportun pour le Québec de réaligner sa politique industrielle vers des horizons plus écologiques? Pour plus d’information sur les politiques industrielles du Québec et du Canada vous pouvez consulter notre nouvelle note socio-économique ici.