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La Prestation d’urgence : un prototype de politique sociale à maintenir ?

6 avril 2020

  • Wissam Mansour

La Prestation canadienne d’urgence (PCU) annoncée par le gouvernement canadien, dont l’objectif est de venir en aide aux personnes aux prises avec des difficultés économiques dans le cadre de la crise sanitaire en cours, équivaut pour les personnes à faible revenu à un supplément à leur revenu habituel. C’est pourquoi il serait pertinent de maintenir ce type de mesure économique d’urgence dans le but de mettre en place un prototype de politique sociale qui viserait ultimement l’élimination de la pauvreté, qui constitue une urgence en soi.

L’aide financière de dernier recours et les quartiers périphériques

La stratégie canadienne de réduction de la pauvreté définit la pauvreté comme la « condition dans laquelle se trouve une personne qui est privée des ressources, des moyens, des choix et du pouvoir nécessaires pour atteindre et maintenir un niveau de vie de base et pour favoriser son intégration et sa participation à la société ». En temps normal, on sait déjà que l’aide sociale ne permet pas de sortir de la pauvreté.

Prenons plus particulièrement le cas de Montréal-Nord, un quartier qui connaît un niveau de défavorisation socioéconomique parmi les plus élevés à l’échelle nationale. L’arrondissement de Montréal-Nord cumule de nombreuses disparités économiques et sociales avec le reste de la ville de Montréal. Il se situe au premier rang parmi les 17 territoires couverts par les Centres locaux d’emploi (CLE) de la région de Montréal pour son nombre de prestataires du Programme d’aide sociale, soit des personnes âgées de 18 à 64 ans ayant un faible revenu. Le programme d’aide sociale accorde 690$ par mois pour un adulte sans contraintes à l’emploi et 828$ pour un adulte avec des contraintes temporaires.

La Prestation d’urgence s’élève quant à elle à 2000$ par mois sur quatre mois. Pour y avoir droit, les prestataires doivent avoir cumulé des revenus d’emploi de 5000$ dans la dernière année.

L’écart entre l’aide minimale de l’État pour les personnes en situation de pauvreté et celle pour soutenir les ménages en temps de crise est immense. Ce n’est pourtant pas parce que l’aide d’urgence est si généreuse, mais plutôt parce que ce qui est offert à l’aide sociale est très bas.

En effet, les montants accordés par l’aide sociale sont loin derrière le seuil minimum de pauvreté pour Montréal, qui est fixé à un montant annuel de 18 424$ si l’on se fie à la mesure du panier de consommation (MPC). Et comme ce montant permet tout juste de couvrir les besoins de base, pour sortir de la pauvreté, il faut plutôt viser un revenu viable de 27 205$. Ainsi, le revenu annuel d’un adulte sur l’aide sociale avec des contraintes à l’emploi est de 12 336$, soit 1028$ par mois si on inclut le revenu de travail maximal permis de 200$ par mois. Dans ces circonstances, une grande partie de la population de Montréal-Nord (40 %) demeure dans une situation de pauvreté qui ne leur permet pas de couvrir leurs besoins de base, et encore moins d’acquérir l’indépendance économique nécessaire pour se sortir de la trappe à pauvreté. À la vue de ces données, il semble difficile d’amoindrir les disparités socioéconomiques entre les quartiers périphériques dont Montréal-Nord et le reste de l’île, voire le reste du pays, sans mettre en place les moyens de briser le cycle de la pauvreté.

La crise sanitaire comme solution à l’enjeu de la pauvreté

La PCU offre l’équivalent d’un revenu annuel de 24 000$ pendant quelques mois. Cette somme s’approche donc de ce que l’IRIS a calculé comme revenu viable et permet d’accroître les chances que les personnes en situation de pauvreté puissent sortir de cette « trappe » en acquérant une indépendance économique. Cependant, il s’agit de prestations limitées aux travailleurs et travailleuses qui ne reçoivent plus de salaire depuis au moins 14 jours. Pourtant, une part beaucoup plus importante de la population vit avec les conséquences économiques et sociales du confinement et de la crise sanitaire. Qu’en est-il des travailleurs pauvres, ou de ces milliers de personnes, comme trop de personnes à Montréal-Nord, qui dépendent des prestations d’aide sociale? Et même pour celles qui auront droit à la prestation d’urgence, puisque les montants accordés sont parfois plus élevés que ceux qu’ils gagnaient avant la crise, il y a raison de se questionner sur les impacts du « retour à la normale » pour les ménages à faible revenu. Le fait est que ces prestations améliorent le niveau de vie habituel des gens vulnérables.

Il faut saisir les opportunités créées par la crise sanitaire. Ce soutien économique pourrait servir d’expérience sociale s’il était prolongé et étendu. La situation actuelle ouvre la porte à la mise en place d’un revenu minimum garanti qui serait maintenu et dont les effets pourraient ensuite être analysés. Dans les années 1960, une expérience inspirante avait été faite au Manitoba pour étudier l’impact d’un revenu minimum garanti. Toutefois, les autorités gouvernementales n’ont pas donné le temps de conclure adéquatement le projet pilote ni d’analyser les données. Il aura fallu attendre le début du siècle suivant pour comprendre les effets positifs de la mesure sur la communauté. Il ne faut pas répéter cette erreur. La prestation d’urgence devrait garantir aux ménages à faible revenu d’atteindre le seuil minimum de pauvreté, et ce qu’ils aient un lien d’emploi ou non, qu’ils touchent des revenus ou non. Ces mesures temporaires pourraient être le prototype d’une politique sociale innovatrice qui permettrait d’évaluer et d’atteindre la sortie de la pauvreté. Il en est plus que temps.

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