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Je me souviens du chômage des années 1980

30 juin 2022

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5min

  • Guillaume Hébert

Face à la poussée inflationniste qui s’observe au Canada, de plus en plus d’analystes économiques réclament une hausse accélérée du taux directeur de la banque centrale. À l’antenne de RDI Économie, les économistes Clément Gignac et Mia Homsy expliquaient récemment que la hausse des taux d’intérêt avait trop tardé et qu’elle allait désormais être plus « vigoureuse ». C’est en effet ce qui risque de se produire prochainement puisque la Banque du Canada pourrait annoncer à la mi-juillet une augmentation de 75 points de base du taux directeur en le faisant passer de 1,5 % à 2,25 %. Plusieurs s’attendent à ce que le taux atteigne 3 % avant la fin de l’année. Le raisonnement qui soutient cette approche est simple : le refroidissement de l’économie par une politique monétaire restrictive (la hausse des taux d’intérêt) est nécessaire si l’on veut stopper la flambée des prix.

Or, l’actuelle hausse des taux d’intérêt est dangereuse et elle devrait alerter les travailleuses et les travailleurs. En effet, la poussée inflationniste actuelle est principalement causée par une contraction de l’offre et non une expansion de la demande. Ce n’est pas la population qui, s’étant enrichie grâce à des hausses de salaire ou des transferts gouvernementaux généreux, contribuerait à une demande accrue de biens et services. On assiste plutôt à une dislocation de l’offre causée d’abord et avant tout par des chaînes d’approvisionnement ralenties ou interrompues en raison de la pandémie, des catastrophes naturelles ou humaines qui entraînent une augmentation du prix des aliments et des hausses du prix de l’énergie qui reflète la caducité de notre modèle de développement destructeur et énergivore.

Soyons clairs : l’augmentation des taux d’intérêt ne pourra pas régler ces trois problèmes[1].

Si la richesse s’est accumulée trop rapidement depuis l’éclosion de la pandémie, ce n’est pas dans les poches des travailleuses et des travailleurs, mais bien dans celles des entreprises. Comme le montrait récemment le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), jamais depuis cinquante ans le capital n’avait accaparé une telle part de la richesse produite par une relance économique que depuis la fin de la récession pandémique. Il semble donc que le contexte inflationniste s’avère plutôt lucratif pour des entreprises qui, aux prises avec une hausse des coûts de production, font bien davantage que simplement « refiler la facture aux consommateurs ». Plusieurs en ont manifestement profité pour accroître leur marge de bénéfice au passage et ces profits gonflés participent à la poussée inflationniste.

Considérant les causes de l’inflation, la hausse des taux d’intérêt risque de n’avoir qu’un effet relatif sur elle. Cette politique restrictive pourrait néanmoins tout de même affecter très durement les ménages. D’une part, leur endettement, notamment hypothécaire, pourrait devenir insoutenable et en acculer plusieurs à la faillite. D’autre part, la hausse des taux pourrait provoquer non seulement un ralentissement économique, mais une récession et donc une hausse du taux de chômage.

Comme le montre le graphique 1, c’est ce qui s’était produit dans les années 1980. Pour venir à bout d’une poussée inflationniste ayant été largement causée par la hausse soudaine des prix du pétrole, les gouvernements avaient opté pour une hausse drastique des taux d’intérêt. Cette politique est passée à l’histoire comme le « choc Volcker », du nom du gouverneur de la Réserve fédérale de l’époque, qui l’a appliquée de manière draconienne.

Au Canada, on voit comment la hausse du taux directeur (la ligne verte dans le graphique) de la Banque du Canada croît rapidement à la fin des années 1970, entraîne une première récession en 1980 (zone ombragée), puis une seconde, plus durable, à partir de 1981. Les taux d’intérêt élevés étouffèrent l’économie, les entreprises licencièrent massivement leurs employé·e·s, et le chômage (ligne bleue) monta en flèche passant, d’environ 7 % en 1976 à près de 13 % en 1983. Environ 750 000 personnes se retrouvèrent au chômage, pour un total de 1,5 million de chômeurs et de chômeuses sur un bassin de 11 millions de travailleurs et de travailleuses. À titre de comparaison, en 2019, il y avait au Canada à peine 1,2 million de chômeurs et de chômeuses pour 19 millions de personnes en emploi.

À la fin des années 1980, la banque centrale utilisa le même procédé une autre fois, entraînant une nouvelle récession et une nouvelle augmentation fulgurante du taux de chômage.

Il faut comprendre qu’un marché de l’emploi aussi mal en point a des conséquences funestes pour les ménages. L’effet de ces politiques draconiennes dans les années 1980 fut majeur sur le tissu social, à un point tel qu’on peut y voir un contexte propice à l’avènement des politiques néolibérales. En effet, ayant vu leur pouvoir de négociation considérablement affaibli, les travailleurs et travailleuses se retrouvèrent sur la défensive et essuyèrent revers après revers. Combiné à l’accélération de la mondialisation qui se traduisit par la délocalisation de nombreux emplois, les conditions de travail se dégradèrent, les inégalités de richesses entamèrent leur ascension vertigineuse, les services publics ont commencé à se dégrader, etc.

En somme, la politique monétaire n’a pas les mêmes conséquences pour tout le monde. Si, en augmentant les taux d’intérêt, les banques centrales provoquent une récession et une hausse du chômage, les intérêts du grand capital s’en trouveront en partie protégés, au détriment de ceux des travailleuses et des travailleurs.

[1] À la défense de Mia Homsy, la PDG de l’Institut du Québec reconnaît qu’une « énorme » partie de l’inflation provient de la contraction de l’offre et non seulement de la demande. Elle nomme également le risque qu’une hausse abusive des taux d’intérêt provoque une récession. Et à la défense de Clément Gignac, le sénateur reconnaît qu’une baisse de la taxe sur l'essence pourrait retarder la transition énergétique.

Ce billet a été modifié le 5 juillet 2022.

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5 comments

  1. lorsque que les gen vivron ce que ses vivre une faitte il vont sentir que ses aussi la fammille qui la subie et que nous i travaillon je pourais dire pour rien car nous avons rienen retour mes ses cela le capitliste un merveilleux monde bitume et de béton carré

  2. L’inflation augmente? Augmenter les taux d’intérêts! Augmentez les prix! Augmentez les salaires!
    Autrement dit…
    Il y a un feu? Arrosez-le d’essence! Rajoutez-y du combustible! Propagez-le!

    La véritable solution est de détruire à tout jamais le pouvoir des banques de créer l’argent-dette.

    Pierre Salinger l’a dit: “C’est la finance qui a tué JFK.”, après que ce dernier aie forcé le Sénat à émettre des “dollars constitutionnels”.

  3. Bravo Guillaume, une analyse bien étoffée dont on a bien besoin . Cela démontre combien le “cadeau de $500” de Legault est de la poudre aux yeux.

  4. Belle lucidité. La solution sera donc de capter les surprofits des entreprises afin de les rendre aux ménages ou d’investir dans des infrastructures durables?