Syndicalisme | Les syndicats nuisent-ils à l’investissement?
13 janvier 2026
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Durant la dernière année, le gouvernement de François Legault a multiplié les mesures contraignantes à l’encontre du syndicalisme au Québec. La proximité de la Coalition Avenir Québec (CAQ) avec le monde des affaires peut expliquer son biais défavorable aux organisations qui défendent l’intérêt des travailleurs et des travailleuses. Il n’en demeure pas moins que plusieurs des politiques antisyndicales – et antidémocratiques – mises de l’avant par le gouvernement sont fondées sur une analyse erronée du rôle des syndicats dans la société québécoise et des conséquences de leur présence. Dans cette série d’articles, l’IRIS déboulonne les mythes sur le syndicalisme et met en relief la grande diversité des enjeux liés à l’action de ces regroupements de salarié·e·s.
Nous avons vu précédemment que le Québec avait un taux de syndicalisation plus élevé que la plupart des provinces (mais plus bas que celui de Terre-Neuve) et qu’on ne pouvait affirmer qu’un grand nombre de travailleurs et de travailleuses syndiqué·e·s dans une économie donnée nuisaient à la productivité de cette économie. Nous avons fait les mêmes constats en ce qui a trait à la croissance et à l’emploi. Qu’en est-il maintenant de l’investissement?
Un point de vue largement partagé en économie conventionnelle est que la syndicalisation nuit à l’investissement des entreprises. Comme les syndicats font pression sur les patrons afin que les travailleurs et les travailleuses reçoivent des salaires plus élevés, les montants qu’ils obtiennent ne sont plus disponibles pour investir et améliorer les infrastructures ou le développement de l’entreprise.
Deux articles publiés dans les dernières années contestent ce point de vue. En 2017, Hyungjin Cho et ses collègues ont considéré l’enjeu sous l’angle du surinvestissement et du sous-investissement. Les données financières des 486 firmes sud-coréennes cotées en bourses qu’ils ont étudiées montrent que la présence d’un syndicat réduit l’investissement des firmes lorsque celles-ci investissent au-delà d’un niveau optimal. En revanche, les syndicats au contraire participent à le faire augmenter lorsque les firmes sous-investissent. En d’autres termes, concluent-ils, les syndicats joueraient un rôle important à titre de « partie prenante non financière qui contribue à limiter les investissements inefficients ».
En 2025, Armanda Cetrulo, Valeria Cirillo et Fabio Landini se sont penchés plus spécifiquement sur les investissements en recherche et développement (R et D) à partir de données d’une enquête statistique sur 30 000 firmes italiennes. Ils ont focalisé leur attention sur les firmes qui ont des processus de négociation de convention collective internes. Ils montrent que de tels processus ne découragent pas l’investissement, mais qu’en fait la présence de négociation interne « a un effet positif sur la propension de l’entreprise à investir dans la R&D et d’autres actifs incorporels. » Leur hypothèse pour expliquer ces résultats est qu’en situation difficile, les négociations favorisent des solutions qui visent à faire grandir l’entreprise (comme l’investissement en R et D) plutôt que de supprimer des postes.
Et le Québec?
Le graphique 1 présente la variation du taux de syndicalisation au Québec depuis 1997 et la part des investissements dans le PIB. Le graphique 2 présente les mêmes données pour l’Ontario. De 2001 à 2018, le taux de syndicalisation est en baisse au Québec avant de connaître une apparente remontée entre 2019 et 2024. Le taux d’investissement suit à peu près la même tendance, il est en baisse de 1998 à 2016 et ensuite il remonte tranquillement.
L’Ontario, pour sa part, connaît un lent déclin de son taux de syndicalisation sur toute la période, passant de près de 28% à moins de 25% de travailleurs et de travailleuses syndiqué·e·s. Que fait l’investissement? Il suit à peu près la même courbe que le Québec, affichant une tendance à la baisse de 1998 à 2013 et ensuite une remontée jusqu’à aujourd’hui.
À première vue, donc, les deux phénomènes ne semblent pas liés. D’abord, le Québec et l’Ontario ont des taux de syndicalisation bien différents, mais ont des taux d’investissement similaires. Ensuite, les taux de syndicalisation ne suivent pas la même courbe, tandis que les taux d’investissement suivent des tendances similaires. Enfin, l’investissement et la syndicalisation au Québec augmentent tous les deux depuis 2016 tandis qu’en Ontario, depuis 2014, l’investissement augmente et le taux de syndicalisation diminue. On pourrait tenter de corréler les deux phénomènes en ajoutant d’autres variables à l’analyse, mais ce serait aller au-delà des limites d’espace de ce court article.
En somme, des études empiriques conduites sur des firmes en Corée et en Italie nous montrent que contrairement à certaines idées reçues en économie, syndicalisation et investissements peuvent aller de pair. Quant aux données macroéconomiques du Québec, elles semblent montrer a priori que les taux d’investissement et de syndicalisation suivent des tendances similaires, telles qu’observées dans les articles au niveau microéconomique. Cependant, quand on prend en considération les mêmes données pour l’Ontario, les deux taux se suivent jusqu’en 2014 et divergent ensuite. On peut donc penser à première vue qu’investissement et syndicalisation ne sont pas liés.
En d’autres mots, et sans grande surprise, les entreprises et les investisseurs semblent prendre leurs décisions d’investissement sur d’autres bases que la syndicalisation ou non des travailleurs et des travailleuses.
Photo: Construction of Dominion Textile plant, D2 End, Magog, QC, 1927, Musée McCord