Radiologie : le péché originel

Par

Lundi, un article de La Presse faisait état d’une recherche non-rendue publique sur la « sous-utilisation du parc d’équipement » d’appareils d’imagerie médicale dans les hôpitaux de l’agglomération de Montréal. On y apprend que plus de 80% des installations n’atteignent pas la cible d’utilisation fixée par le ministère, soit 16 heures par jour, 7 jours sur 7. L’étude révèle des données intéressantes, mais passe à côté du véritable problème de fond de la radiologie et du temps d’attente au Québec.

L’étude a été réalisée par des chercheurs du Pôle santé HEC Montréal qui ont interrogé du personnel dans les départements d’imagerie médicale d’une douzaine d’établissements de santé et de services sociaux. Selon leurs conclusions, plusieurs causes expliquent qu’on ne parvient pas à fonctionner à plein régime et à diminuer plus rapidement les listes d’attentes. L’étude évoque les requêtes non fondées, les budgets insuffisants, le manque de technologues, la vétusté des systèmes informatiques, ainsi que les fusions de 2015 du ministre Barrette qui ont créé des mégastructures déconnectées du plancher des vaches.

Étrangement, on ne mentionne pas le péché originel et véritable défaut de fonctionnement de la radiologie au Québec : le système hybride public-privé en vertu duquel les cliniques privées cannibalisent le système public.

Rappelons-nous qu’au Québec, il existe une « étanchéité » de la pratique médicale, c’est-à-dire qu’un médecin ne peut travailler dans le public et le privé en même temps. Un médecin doit donc décider s’il sera rémunéré par la RAMQ ou directement par ses patient-e-s (ou par des assureurs privés dans le cas d’actes non couverts par le régime public).

Mais il existe une exception : la radiologie.

Dans les années 80 et 90, essentiellement en raison de considérations budgétaires, le gouvernement québécois a négligé d’inclure la tomodensitométrie (TDM) et l’imagerie par résonance magnétique (IRM) lorsque la procédure a lieu en dehors d’un établissement public. Contrairement aux autres services assurés par l’assurance-maladie publique, il a permis la prolifération d’un système privé où les médecins radiologistes peuvent pratiquer en même temps que dans le système public.

Le résultat est un désastre en matière d’allocation des ressources, et c’est pourquoi il devrait nous servir de leçon à chaque fois qu’un promoteur de l’entreprise privée à but lucratif affirme que le développement accru d’une industrie de la santé parallèle au réseau public va réduire les listes d’attente sur lesquelles languissent bien trop de Québécois-e-s.

Comme le relate un rapport produit en 2012 par Médecins québécois pour un régime public (MQRP), l’absence d’étanchéité a causé un exode du personnel vers le système privé. C’est l’une des causes identifiées plus haut pour expliquer que l’on peine à faire fonctionner les équipements achetés dans le public : les technologues, parce qu’ils désertent le public, privent celui-ci des effectifs nécessaires à son bon fonctionnement.

Autre exemple d’une conséquence de l’hybridité qui en fait rager plus d’un : vous rencontrez un médecin à l’hôpital et il vous indique que vous devez passer une IRM. Il vous donne un choix entre attendre plusieurs mois avant d’obtenir une place dans le système public, ou encore obtenir une place le lendemain matin… dans la clinique privée voisine dont il est justement propriétaire. On comprend alors sans peine que les radiologistes ont intérêt à ce que les listes d’attente du public ne se réduisent pas trop rapidement.

Or, l’accès n’est pas bon pour autant, tout au contraire. Les données de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) ont montré par le passé que le Québec possédait plus d’appareils d’imagerie médicale (TDM et IRM), plus de médecins radiologistes et plus de technologues par habitant que les autres provinces canadiennes. On y réalise pourtant moins d’examens d’IRM par habitant (et moins de TDM par habitant que la Saskatchewan), et on réalise beaucoup moins d’examens IRM/TDM par appareil que dans les autres provinces canadiennes.

Est-ce que ce rapport (j’ai tenté de l’obtenir auprès de Pôle Santé HEC Montréal, mais sans succès jusqu’à maintenant), qui aurait été commandé par l’Association des radiologistes du Québec (ARQ) et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), vise à protéger le système hybride actuel qui s’est avéré fort lucratif pour cette catégorie de spécialistes ? Si l’on conclut simplement que le système public n’est pas assez efficace, c’est sur ce problème qu’on concentrera les efforts. Mais si au contraire on juge que c’est la compartimentation et les conflits d’intérêts qui minent la saine allocation des ressources dans ce domaine, un gouvernement déterminé pourrait plutôt choisir de mettre fin au régime de privilèges des radiologistes.

En décembre 2016, le ministre de la Santé avait justement annoncé que les échographies – une autre procédure réalisée par les radiologistes – seraient désormais couvertes par le régime public partout au Québec. Les radiologues avaient protesté de façon peu glorieuse en cessant de prendre des rendez-vous, puisqu’ils se jugeaient insuffisamment compensés par le régime public.

Rappelons que selon la RAMQ, un radiologiste recevait en 2016 un montant moyen de 647 748$ du régime public. À cette somme, il faut ajouter les profits engrangés dans leurs cliniques privées. C’est beaucoup d’argent. Beaucoup trop. Et ça justifie amplement que la population n’ait plus aucune patience vis-à-vis des largesses de l’État envers les médecins.

Commentaire sur l'article