Quand Québec lâche ses écoles

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Depuis son élection, la CAQ ne manque pas une occasion de se présenter comme le parti qui fera de l’éducation une véritable priorité. Lors de son discours inaugural, le premier ministre a donné le ton en parlant de redressement national en éducation, rien de moins.

Les défis sont nombreux et la tâche serait immense si, d’aventure, le gouvernement décidait de réellement prioriser l’éducation. Il y a bien entendu le tout aussi coûteux qu’inutile projet des « maternelles 4 ans » qui occupe beaucoup d’espace. Mais au-delà de ça, le gouvernement reste silencieux quand vient le temps de parler de lutte à la ségrégation scolaire ou encore de la place réelle de l’éducation dans notre société. On le comprend aisément. La CAQ ne parle jamais vraiment d’éducation, mais de formation de main-d’œuvre.

Il y a quelques semaines, Statistique Canada a mis à jour certains tableaux permettant de porter un regard sur l’état du réseau scolaire québécois, regard qui ne pourra qu’éclairer le caractère inadéquat du travail gouvernemental en la matière. Deux choses retiennent l’attention : 1) le fait que le Québec est dans le peloton tête des provinces en matière de dépenses privées pour l’éducation primaire et secondaire 2) et que la part de notre richesse collective consentie au réseau scolaire est parmi les plus base au Canada.  

Bien entendu, les données disponibles s’arrêtant en 2016-2017, la CAQ ne peut être tenue responsable du portrait qui suivra. Mais le silence gouvernemental sur ces dossiers ne laisse rien présager de bon.

Allons-y avec les données. Au graphique 1, nous observons l’évolution sur 20 ans de la part des dépenses privées en éducation primaire-secondaire sur les dépenses totales (donc la part des dépenses privées sur les dépenses privées/publiques), le tout pour chaque province canadienne. Les plus futés remarqueront qu’il manque quelques provinces des maritimes. Cette absence s’explique par la confidentialité des données en vertu de la loi sur la statistique de ces provinces.

Sur les sept provinces dont les données sont disponibles donc, le Québec arrive en deuxième place parmi les provinces où les dépenses privées accaparent une plus grande part du total. Le Québec est donc au deuxième rang des provinces où l’État assume le moins la prise en charge des coûts relatifs au fonctionnement du système scolaire. À 6,2 %, nous ne sommes devancés que par la Colombie-Britannique, tandis que la moyenne canadienne est plus basse d’un point de pourcentage. Plusieurs raisons expliquent pourquoi le Québec se classe si haut, au point d’être considéré par plusieurs comme le champion de l’éducation privée au Canada. Pensons simplement aux dépenses publiques destinées à soutenir le réseau privé ou encore à la participation des écoles privées à la création d’un réseau scolaire à deux vitesses.

Le graphique 1 indique que cela est aussi vrai du côté des dépenses privées. En fait, le recul observé à partir de 2011-2012 s’explique peut-être par le développement de programmes à projets particuliers dans les écoles publiques afin précisément de faire compétition aux écoles privées sur leur propre terrain. Les informations les plus récentes à notre disposition montrent en effet un léger repli des inscriptions au privé au profit des programmes à projets particuliers. Si ceci peut venir expliquer la chute observée au graphique 1 (et cela reste à vérifier), ce serait au prix d’une intégration des logiques sélectives et élitistes du privé au sein même du réseau public. Bref, rien de très jojo.     

Graphique 1 : Dépenses privées au titre de l’éducation primaire et secondaire, en % des dépenses totales

Source : Statistique Canada. Tableau 37-10-0066-01. Dépenses publiques et privées au titre de l’éducation primaire et secondaire (x 1 000). Calculs de l’auteur.

Maintenant, le graphique 2 permet d’éclairer deux autres éléments. D’abord le fait que la part de notre richesse collective attribuée aux dépenses publiques d’éducation primaire et secondaire est à la baisse depuis vingt ans, passant de 3,83 % en 1997 à 3,39 % en 2017. Ensuite, que le Québec n’est dépassé vers le bas que par deux provinces : l’Alberta (2,92 %) et la Colombie-Britannique (2,4 %). Fait intéressant, le seul rétablissement de la part dans le PIB des dépenses publiques il y a vingt ans reviendrait à rehausser le financement des écoles de 1,8 G$. Pas mal.

Bien entendu, cela ne veut pas dire que Québec n’investit pas en éducation. Mais cela indique que la richesse générée par la croissance économique n’est pas redirigée vers les écoles. Cela pointe en fait à la fois vers les limites de notre régime fiscal (incapacité à capter adéquatement la richesse produite) et de notre ministère des Finances (allocation insuffisante des ressources destinées aux écoles).    

Graphique 2 : Dépenses publiques au titre de l’éducation primaire et secondaire en % du PIB, par province, 1997-2017

Source : Statistique Canada. Tableau 37-10-0066-01. Dépenses publiques et privées au titre de l’éducation primaire et secondaire (x 1 000); Statistique Canada. Tableau 36-10-0222-01. Produit intérieur brut, en termes de dépenses, provinciaux et territoriaux, annuel (x 1 000 000). Calculs de l’auteur.

Résumons :

  • Le Québec arrive deuxième au Canada en matière de dépenses privées en éducation primaire-secondaire;
  • Le recul relatif de ces dépenses ne signifie peut-être pas une diminution du caractère hautement ségrégué de notre réseau scolaire, mais plutôt un déplacement d’élèves inscrit au privé vers les programmes sélectifs offerts dans le secteur public. Il signifie aussi que le financement public des écoles privées masque peut-être en fait une partie de la réalité;
  • La part des dépenses publiques par rapport à notre richesse collective recule.

M. Legault a bien raison de souhaiter un redressement national en éducation. Malheureusement, aucune des annonces faites depuis un an ne changera le portrait présenté dans ce court texte. Qui sait, le prochain budget nous réserve peut-être des surprises…    

Commentaire sur l'article

Xin Bei Cao

Sans grande surprise, Legault préfère dépenser l'argent de la province sur des non-problèmes que la CAQ parvient oh si facilement à mettre à l'avant de la scène. Décider des enjeux actuels « importants » est une précieuse arme politique que les partis/individus au pouvoir détiennent. Comme on peut le voir, la CAQ s'attarde sur des enjeux populistes et profite du nationalisme québécois pour donner l'air d'être efficace alors que la réalité est tout autre... Avec la loi 21, la CAQ s'est tout simplement donné un ego-boost auprès de xénophobes mal assumés. Plus grave encore, elle n'a aucunement considéré les conséquences que la loi porterait sur le système éducatif actuel. Mais voyez-vous, les priorités sont évidentes; mononcle et matante n'ont rien à faire de la pénurie d'enseignants qui touche la province puisque combattre l'imminent danger que représente l'islamoterrorisme culturel revêt d'une importance de premier ordre!

André Jacob

Bonjour,
Très bon article. Malheureusement, dans la perspective néolibérale sous-jacente aux orientations fondamentales de la CAQ, au-delà du discours soit-disant de réformes en faveur des enfants, ce parti donne l'impression de favoriser, à petits pas hypocrites, la privatisation du système scolaire. La nouvelle loi sur l'abolition des commissions scolaires révèle quelques indices de cette tendance.

Yves Legault

Le graphique #1 pourrait ne montrer que l'un des effets de la crise de 2008. les ménages ont moins de revenus qu'avant.

Le graphique #2 ne signifie rien si on ne connaît pas la progression du PIB de chaque province.
De 2008 à 2017, le PIB national a valsé de -5,2%, 6,0%, 6,5%, 3,0%, 4,1%, 4,9%, -0,2%, 1,9% et 5,6% pour chaque année.
L'augmentation de 2008 s'explique donc par la baisse du PIB de la majorité des provinces lors de la crise des "sub-primes". Le fort redressement de la Saskatchewan et de l'Alberta est le fruit du redresseemnt économique survenu dans ces provinces à partir de 2013.

Conclusion: Le Canada est trop dépendant de l'économie étrangère et rien ne nous donne une appréciation de la qualité de l'instruction publique.