Politique industrielle | Redéfinir les priorités du Québec dans un contexte de tensions commerciales
22 octobre 2026
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Les bouleversements économiques survenus depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l’intervention de l’État dans l’économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités se pose ainsi la question de savoir quelle politique industrielle est à même de donner l’élan à une transition écologique et au développement d’une économie au service du plus grand nombre – plutôt que de simplement favoriser l’accumulation privée de capital par les entreprises. Dans cette série, l’IRIS se penche sur les tenants et aboutissants des politiques industrielles.
Comme toute économie, celle du Québec a ses forces et ses faiblesses. À la fois résiliente et dépendante, il serait pertinent de bonifier ses forces et de combler ses lacunes afin de surmonter l’actuelle crise écologique sans laisser personne de côté. Trois défis viennent se poser à l’économie du Québec. Premièrement, les développements de la politique de l’administration Trump aux États-Unis entraînent la remise en question de l’accès au marché américain, ce qui vient poser des défis à de nombreux secteurs économiques. Deuxièmement, depuis 2025, le gouvernement fédéral a choisi une direction économique conservatrice : faire la part belle aux hydrocarbures d’une part, et miser sur l’industrie de la défense d’autre part, ce qui n’est pas dans l’intérêt du Québec. Enfin, troisièmement, l’urgence climatique devrait mener le gouvernement du Québec à articuler un plan de développement conforme aux impératifs écologiques. Comme nous le verrons dans l’article qui suit, le Québec a l’opportunité de construire sa route pour une économie écologique et solidaire, plutôt que d’emboîter le pas à une stratégie militariste et écocidaire.
Les options disponibles
Option 1 : l’impossible statu quo
La première option consisterait à préserver le statu quo. Depuis les années 1980, ce statu quo est marqué par l’adhésion transpartisane à la politique de libre-échange pilotée par le gouvernement fédéral. Cette orientation a scellé la dépendance aux marchés internationaux pour les importations, et au marché américain pour les exportations. Cette adhésion est couplée depuis lors à une disqualification des politiques industrielles pour orienter le développement économique. Or, ce statu quo n’est pas souhaitable, car il ne permet pas d’assurer la viabilité écologique du modèle québécois. Par ailleurs, cette option semble de plus en plus compromise. La remise en question du libre-échange par notre principal partenaire commercial met à mal l’idée que l’on pourrait faire « comme avant ». Il faut donc trouver une alternative.
Option 2 : se tourner vers d’autres partenaires commerciaux
Face au blocage américain, l’idée en vogue serait de favoriser un accroissement significatif des échanges avec le reste du monde. Plus précisément, ce sont des débouchés aux exportations qui sont visés. Cette deuxième option est possible, mais elle doit être envisagée avec beaucoup de prudence pour trois raisons.
Premièrement, le nombre de partenaires potentiel est limité : il s’agit de l’Europe et de l’Asie. L’arrimage avec l’économie européenne est intéressant à première vue. Toutefois, il ne faut pas oublier que l’Europe a des exigences réglementaires à faire respecter et cela voudrait dire changer significativement la façon de produire pour de multiples secteurs. Par ailleurs, le marché européen est lui-même plutôt en stagnation et les perspectives de croissance ne sont pas à l’ordre du jour. En Asie, le principal marché potentiel est la Chine. Si l’ambition du Québec est d’exporter davantage vers ce pays, il faudra aussi réfléchir sérieusement aux évolutions géopolitiques du monde. Les relations entre la Chine et les États-Unis semblent aller vers un refroidissement, si ce n’est une guerre économique. Miser sur ce partenaire semble donc hypothétique.
Deuxièmement, se pose la question de ce que l’on souhaite exporter. Veut-on que le Québec renforce sa spécialisation de territoire-ressource pour le monde ? Si tel est le cas, oui, la Chine sera une terre d’opportunité. À ce jour, près de 80 % des exportations en direction de la Chine sont des produits miniers, forestiers ou agricoles pas ou peu transformés. La nécessité de préserver un tissu industriel diversifié obligera une action qui dépasse de beaucoup la recherche de marchés d’exportation de ressources, comme pourrait l’être l’opportunité chinoise.
Troisièmement, il y a l’impératif écologique. Avant de commencer à faire des plans pour favoriser l’exportation tous azimuts des biens et services québécois, il serait important de mesurer les conséquences environnementales de ces échanges internationaux afin de vérifier s’ils sont compatibles avec les cibles d’émissions et de préservation des écosystèmes que le Québec se serait fixées au préalable.
Option 3 : le commerce interprovincial, fausse panacée
Depuis plus d’un an, plusieurs intervenant·e·s font un vibrant plaidoyer pour une accélération du commerce interprovincial à l’échelle du Canada. À cet égard, des nuances s’imposent. Premièrement, le commerce interprovincial ne sera jamais une panacée pour le Québec puisqu’à part l’Ontario, les autres provinces ne sont que des partenaires mineurs de l’économie québécoise.
Deuxièmement, les « entraves » au libre-échange de marchandises entre les provinces ne relève pas de barrières économiques, mais de choix réglementaires en vue d’encadrer adéquatement le fonctionnement des marchés (par exemple des exigences linguistiques ou des normes de sécurité pour le transport des marchandises par camion). Puisqu’un meilleur encadrement de l’économie nous apparaît souhaitable, il ne peut être question de les démanteler pour stimuler un commerce interprovincial qui n’apporterait de toute façon jamais la manne tant espérée. Au contraire, le Québec pourrait avoir intérêt à coordonner une action avec les autres provinces afin de bonifier la résilience de l’économie canadienne (quoique seules des mesures communes avec l’Ontario auraient une incidence significative sur l’économie du Québec). Si tel est le cas, cette entente devrait porter sur un arrimage de cette résilience économique avec des transformations garantissant la viabilité écologique de l’économie de chacune des provinces.
Option 4 : une économie du Québec plus autonome, plus résiliente, plus écologique et plus juste
À mettre trop l’accent sur le commerce international ou interprovincial, on en vient à se détourner des problèmes fondamentaux. Qu’est-ce que l’économie du Québec ? Quels sont ses problèmes ? Comment y répondre pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui ? Pour répondre à ces questions, nous ne pouvons pas faire confiance aveuglément aux seules forces du marché. Relever ces défis passera par une action collective et, plus spécifiquement, par la mise en œuvre d’une politique industrielle orientée vers la construction d’une économie plus résiliente et écologique. Pour concevoir une politique industrielle adéquate, le gouvernement devrait impliquer les citoyen·ne·s, les travailleurs et les travailleuses, les communautés et le milieu économique autour de trois objectifs structurants.
Premièrement, redonner de la cohérence à l’économie du Québec. La mondialisation et la décomposition des chaînes de valeurs qu’elle a entraînée à l’échelle de la planète ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Toutefois, rien n’empêche le Québec de mettre en œuvre des politiques favorisant une meilleure organisation de son économie afin de lui redonner une cohérence sectorielle. Par exemple, en 2024, le Québec exportait des millions de lingots d’aluminium, puis importait pour plus de 165 millions de dollars de produits transformés en aluminium comme des cannettes en provenance des États-Unis. Il exportait du bois, mais importait pour 574,8 millions de dollars de meubles ou parties de meubles en bois dont le tiers provenait du Japon, de la Corée, des États-Unis et d’Europe. Il exportait des produits agricoles non transformés, mais importait pour 4,8 milliards de dollars de produits alimentaires transformés, les États-Unis représentant 21 % de ce total environ. La chose n’est pas simple, mais des efforts de concertation, de coordination et de formation pourraient être déployés pour utiliser les ressources québécoises sur place et offrir des débouchés locaux aux fabricants de produits primaires. Cela serait d’autant plus évident que certains des secteurs de transformation existent déjà et ont besoin de bonifier leur accès au marché québécois pour compenser les pertes à l’international. Cette stratégie permettrait par ailleurs de s’assurer que l’activité économique soit équitablement répartie dans les différentes régions du Québec.
Deuxièmement, ancrer le Québec dans une économie sobre et écologique. Au moins trois axes peuvent découler de cette orientation. 1) La réflexion devra porter sur l’opportunité ou non de continuer à extraire des ressources minières et forestières. Le modèle extractif actuel ne saurait être viable, et il faudrait définir un modèle alternatif en réduisant l’extraction de ressources. 2) L’ensemble des acteurs économiques devraient être mis à contribution pour poursuivre l’effort de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Les cibles devraient être revues afin d’accélérer cet effort et des investissements majeurs devraient être planifiés pour assurer l’atteinte de ces cibles. 3) La consommation d’énergie devrait être l’objet d’une attention particulière. Le Québec à la chance d’avoir un acteur public d’envergure pour parvenir à maîtriser sa transition énergétique. Plutôt que de planifier une insoutenable croissance de la production électrique, il serait judicieux de miser sur cet atout pour accompagner l’économie du Québec vers une forme de sobriété énergétique.
Troisièmement, une économie viable doit préserver la dignité humaine de chaque personne qui y participe. Plutôt que d’opposer démagogiquement l’écologie et l’emploi, une politique industrielle ambitieuse devrait chercher à générer une économie viable socialement et écologiquement. Depuis plusieurs décennies, le mouvement syndical international se fait le porte-parole du concept de transition juste. Cette idée est aujourd’hui un élément central du programme de l’Organisation internationale du travail. L’idée sous-jacente est que la nécessaire transition vers une économie garantissant la préservation de l’environnement et les équilibres écologiques peut et doit se faire en préservant et en améliorant les conditions de vie des salarié·e·s. À ce titre, une politique industrielle doit permettre d’accompagner les communautés et les travailleurs et travailleuses pour que la transition se fasse avec tout le monde et pour tout le monde.
Une politique industrielle socialement et écologiquement viable est possible
Le monde dans lequel nous vivons est anxiogène. La montée de l’extrême droite, l’accroissement des inégalités comme les crises écologiques sont autant de symptômes d’une évolution du monde à tout le moins inquiétante et troublante. Ces crises multiples sonnent le glas de la dérive néolibérale qui a causé pour l’essentiel la situation dans laquelle nous sommes et appellent à emprunter des voies alternatives. À ce titre, le gouvernement du Québec, dans un effort de concertation avec les citoyen·ne·s, les travailleurs, les travailleuses, les communautés et le milieu économique, aurait tout intérêt à renouer avec une politique industrielle ambitieuse. Celle-ci permettrait à la fois de redonner de la cohérence à son tissu économique, d’orienter l’économie en fonction des impératifs écologiques et de garantir que le modèle économique québécois assure la dignité de chacune des personnes qui se retrouvent sur son territoire.
Photo: Félix Mathieu-Bégin, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)