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Politique industrielle | Répondre aux besoins sociaux plutôt qu’aux besoins de l’armée

7 mai 2026

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Les bouleversements économiques survenus depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l’intervention de l’État dans l’économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités se pose ainsi la question de savoir quelle politique industrielle est à même de donner l’élan à une transition écologique et au développement d’une économie au service du plus grand nombre – plutôt que de simplement favoriser l’accumulation privée de capital par les entreprises. Dans cette série, l’IRIS se penche sur les tenants et aboutissants des politiques industrielles.


Dans un article précédent, en réaction à la hausse des dépenses militaires annoncée par le gouvernement Carney, nous avons vu que ces dépenses supplémentaires allaient servir de prétexte pour couper dans les programmes sociaux et dans plusieurs missions essentielles du gouvernement. Ces compressions ont ensuite été confirmées dans le budget fédéral déposé à l’automne.

Nous aussi avons vu que la hausse drastique des dépenses militaires est une concession à l’administration Trump, qui exige depuis plusieurs années que les États membres de l’OTAN dépensent plus dans ce secteur. Dans sa stratégie industrielle de défense annoncée en février, le gouvernement Carney affirme vouloir réduire la dépendance du Canada envers les États-Unis en augmentant les capacités militaires canadiennes. Or, analyser la structure économique du secteur militaire permet de jeter un doute sur la possibilité de s’émanciper réellement du géant américain. De facto, l’accroissement des dépenses militaires risque fort de favoriser les entreprises américaines.

À l’heure actuelle, entre 70% et 75% des achats militaires du Canada proviennent des États-Unis. Ce pays est responsable d’environ la moitié des ventes d’armes dans le monde. De plus, près de la moitié des 100 plus grandes entreprises militaires sont des compagnies américaines. Difficile, donc, d’échapper à l’emprise étasunienne dans ce secteur. Mais l’affaire se complique encore lorsque l’on réalise que les systèmes d’approvisionnement et les systèmes de défense des États-Unis et du Canada sont fortement intégrés.

On en a une illustration frappante avec le cas des 88 avions de chasse F-35 commandés par l’armée canadienne, qui « ne peuvent être déployés sans l’autorisation de Washington, qui contrôle les logiciels, les flux de données sensibles et les systèmes d’entretien de l’appareil » (et dont les dépassements de coûts prévus sont 17 fois plus élevés que ceux du scandale SAAQclic). L’exemple des F-35 révèle une barrière importante : plusieurs technologies militaires reposent sur une infrastructure numérique dont les leviers sont largement entre les mains de fournisseurs américains, qui recevront vraisemblablement une part juteuse des contrats militaires.

En ce qui concerne la production industrielle d’équipements militaires, les chaînes d’approvisionnement sont souvent organisées à l’échelle de l’Amérique du Nord et dirigées par des entreprises américaines ayant des filiales ou des sous-traitants au Canada. Ainsi, en sol québécois, plusieurs entreprises militaires majeures pourront recevoir des commandes « d’achat canadien » alors qu’elles sont de propriété américaine. C’est le cas notamment de General Dynamics à Valleyfield et Repentigny, de L3Harris et Bell Textron à Mirabel ou encore de Héroux-Devtek à Longueuil. Cette dernière participe à la fabrication des avions de chasse utilisés par Israël à Gaza et a été achetée par le fonds d’investissement américain Platinum Equity. Le plan du gouvernement Carney implique donc d’utiliser des fonds publics pour financer des compagnies dont les profits seront rapatriés aux États-Unis.

Pour justifier sa stratégie industrielle de défense, Carney invoque la création de 125 000 emplois, dont une forte proportion dans le secteur manufacturier. On peut se demander où l’on trouvera les employé·e·s, dans la mesure où les entreprises manufacturières font état d’importantes difficultés de recrutement. Mais même en reconnaissant l’importance de créer des emplois de qualité et d’éviter les méfaits de la désindustrialisation, les dépenses militaires apparaissent comme une manière malavisée de soutenir l’emploi au pays.

En effet, des années 1960 à aujourd’hui, plusieurs études ont montré que les dépenses militaires favorisaient moins la création d’emplois que des dépenses équivalentes dans d’autres secteurs. Aux États-Unis, des chercheurs et des chercheuses ont évalué qu’un milliard de dollars consacrés aux dépenses militaires entraîneraient la création de 11 200 emplois, tandis que le même montant générerait 16 800 emplois dans les énergies renouvelables (+50%), 17 200 emplois en santé (+54%) et 26 700 emplois en éducation (+140%).

L’exemple des énergies renouvelables est particulièrement intéressant parce qu’un autre rapport de recherche rédigé par une organisation britannique a souligné que l’industrie militaire et l’industrie des énergies renouvelables exigent des compétences semblables et embauchent du personnel issu de catégories d’emploi similaires. Il est donc possible de penser une politique industrielle qui se réorienterait vers la production de biens socialement utiles sans pour autant sacrifier les travailleurs et les travailleuses des secteurs écologiquement nuisibles. Dans le même ordre d’idées, l’expertise des travailleurs et travailleuses de l’aéronautique – de plus en plus mobilisée à des fins militaires – pourrait sans doute être utilisée pour fabriquer la flotte d’avions-citernes dont le Canada a cruellement besoin pour combattre les feux de forêt.

Les données sur la création d’emplois sont cohérentes avec celles d’autres études qui se sont penchées sur les retombées économiques de différents types de dépenses publiques en fonction de leur effet multiplicateur. Une analyse récente du FMI a par exemple calculé qu’un dollar consacré au budget de la défense aurait des retombées moyennes d’un dollar (donc un effet multiplicateur nul), tandis qu’une analyse publiée l’automne dernier estimait que des investissements d’un dollar en santé et en éducation auraient respectivement un effet multiplicateur de 2,80$ et de 3$. D’autres analyses étaient arrivées à des résultats semblables, voire pires, dans la mesure où les dépenses militaires peuvent avoir des retombées économiques négatives lorsqu’elles stimulent surtout l’achat de matériel importé. En somme, améliorer le filet social et investir en environnement est de manière générale économiquement plus porteur que financer la militarisation. La stratégie industrielle de défense du gouvernement Carney est donc fondée sur des principes contraires à ceux qui devraient guider la politique industrielle en contexte de crise écologique.

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