« Maître chez nous »? Pas vraiment!

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Depuis quelques jours, le second tome de l’ouvrage Dépossession : une histoire économique du Québec est en vente dans les librairies. Tandis que le premier volet de la série s’est attardé à retracer l’histoire de l’exploitation des ressources naturelles de la province, cette suite s’interroge sur la trajectoire des institutions publiques qui façonnent notre vie collective. Notre point de départ se résume ainsi : et si le récit glorifiant l’époque de la Révolution tranquille comme moment de réappropriation populaire cachait en fait une mutation des rapports de pouvoir et de domination que le recours au concept de « dépossession » permettrait de révéler?

Entendons-nous, il n’est pas question avec ce livre de contester les effets d’émancipation induits par les réformes mises de l’avant par nos révolutionnaires tranquilles. La protection du français comme langue commune ainsi que la mise en place de réseaux d’éducation et de santé dignes de ce nom sont autant d’avancées sociales qu’il serait ridicule de nier. Il serait tout aussi absurde de minimiser l’importante rupture opérée par le virage néolibéral au cours des années 1980-90. Cependant, les études réalisées dans le cadre de ce deuxième tome viennent appuyer ce qui a déjà été avancé dans le premier, à savoir qu’il est possible, voire nécessaire, d’œuvrer à mieux comprendre ce qui constitue le vecteur de continuité entre deux périodes (Révolution tranquille vs virage néolibéral) que tout semble en apparence opposer. 

« La longue marche des technocrates »

Nous retraçons donc l’histoire de nos institutions publiques à travers cinq chapitres consacrés respectivement au réseau de la santé et des services sociaux, à l’éducation primaire et secondaire, aux universités, à la fiscalité et aux régimes de retraite. Sans reproduire ici les analyses minutieuses que l’on y retrouve (pour cela, pas d’échappatoire, il faudra lire le livre), nous pouvons néanmoins faire ressortir certaines lignes de faille qui sont autant de marqueurs de la permanence de la dépossession à travers notre histoire. 

Malgré certaines tentatives de mise en place d’un réseau socio-sanitaire de nature communautaire (dont les CLSC sont le meilleur exemple), le réseau de la santé et des services sociaux québécois s’est bâti en grande partie sur l’exclusion de la population de ses organes de décision et de planification. Le tout, sans surprise, au nom de l’efficacité présumée de la centralisation bureaucratique et du rôle pivot laissé au corps médical. Ce socle, construit au moment de la déconfessionnalisation des établissements de soins, n’a donc jamais été à même de répondre aux aspirations d’une plus grande démocratisation. C’est en s’appuyant sur cette base, comme le montre de manière extensive le chapitre concerné, que le virage néolibéral a opéré une combinaison en apparence paradoxale des principes de concurrence économique et d’autoritarisme. 

Dans le chapitre portant sur l’éducation primaire et secondaire, nous observons qu’une méprise s’est installée au cœur même de la création du réseau québécois d’écoles publiques. Alors que certains voulaient y voir un bel exemple de démocratisation de l’accès à la culture dans une perspective humaniste et généreuse, les technocrates aux commandes des réformes préféraient y voir une massification de cet accès. Leur objectif : voir à la formation de la main-d’œuvre et à la satisfaction des besoins du marché du travail. Former des citoyennes et des citoyens n’a été, dès le départ, qu’un objectif résiduaire, presque accidentel.

Le troisième chapitre s’intéresse à l’histoire des universités. Sans surprise, le constat posé pour les écoles y trouve des échos insistants : l’intérêt économique prime sur ceux de la transmission de la culture et de la formation à l’esprit critique et ce, de la création du réseau des universités du Québec à aujourd’hui. Fait intéressant, ce chapitre explore cette dépossession de nature économique (poser les impératifs économiques comme considération prioritaire) sous l’angle des conflits qui ont marqué les campus. Nous y suivons donc aussi, en parallèle, l’histoire des tensions entre les franges conservatrices et socialistes du mouvement étudiant ainsi que leurs rapports souvent conflictuels avec les administrations universitaires. 

Au chapitre de la fiscalité, trois éléments viennent limiter toute forme de contrôle effectif de la collectivité québécoise sur la politique fiscale : la lutte idéologique contre le « fardeau fiscal », la compétition internationale et le rôle central des experts. Malgré la progressivité de l’impôt, la mise en place d’un véritable régime fiscal capable d’élargir le niveau d’autonomie des collectivités et des personnes n’a jamais été réellement à l’ordre du jour. Le virage néolibéral, avec la libéralisation des échanges et la financiarisation de l’économie qui le caractérisent, est bien entendu venu exacerber le tout, mais ces pressions à la dépossession remontent à bien plus loin. Aussi, la place occupée par des experts dans ce débat est venue limiter la capacité de saisir les enjeux politiques sous-jacents aux orientations possibles de la politique fiscale, toujours présentée sous sa seule nature technique. 

Le dernier chapitre se penche sur les régimes de retraite, sur l’histoire de leur création et de la complexe combinaison entre régime public, d’employeur et l’épargne personnelle. Encore ici, le passage obligé par l’expertise technocratique est venu empêcher toute véritable démocratisation en ce domaine, en plus de mettre l’accent sur les retombées individuelles de l’épargne. Encore ici, le virage néolibéral peut se lire comme la diminution continue et sans complexe des contributions versée par les employeurs, les efforts des experts en place pour dépolitiser cet enjeu et la tendance de la classe politique à prendre le parti de l’épargne individuelle en lieu et place de la responsabilisation collective.             

Moderniser ou émanciper?

Le pouvoir technocratique qui se trouve au cœur de notre étude laisse voir la confusion présente au sein même des objectifs de la Révolution tranquille : pendant que les mouvements sociaux croyaient mettre en place des institutions de solidarité destinées à durer, les technocrates mettaient plutôt en place des organisations devant aider le Québec à rattraper son retard de développement par rapport à ses voisins continentaux. Analyser ainsi, la facilité avec laquelle s’est opérée le retournement néolibéral des élites québécoises devient plus simple à comprendre : il n’a jamais été au fond question de faire de la société québécoise une société émancipée, mais bien davantage une société moderne capable de tirer son épingle du jeu sur le marché mondial. 

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Pour discuter de ce livre avec les auteurs et autrices, nous vous invitons à deux lancements. Le premier à Québec le 26 septembre et le second à Montréal le 2 octobre. Au plaisir de vous y voir!     

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