Les soins à domicile : une affaire rentable

Par

La semaine dernière, Statistique Canada publiait une série de données fort intéressante au sujet des soins à domicile. Nous y apprenions que les revenus d’exploitation des entreprises du secteur privé dans ce domaine étaient en hausse de 5,1 %, passant de 5,1 G$ à 5,4 G$ entre 2016 et 2017 pour l’ensemble du Canada. Le vieillissement de la population n’est certes pas étranger à cette situation. La proportion des aîné·e·s (personnes de 65 ans et plus) est passée de 7,9 % de la population totale en 1971 à 17,2 % l’an dernier. Lorsqu’on connaît les grands besoins de soins à domicile de cette population, il n’est pas étonnant de voir le chiffre d’affaires des entreprises de ce secteur suivre une courbe ascendante. 

Ce que Statistique Canada désigne comme le groupe des « Soins à domiciles et des services connexes » comprend en fait deux sous-groupes d’entreprises : « les services de soins de santé à domicile (établissements dont l'activité principale consiste à offrir les services d'un personnel infirmier compétent ainsi que d'autres services à domicile), et les services aux personnes âgées et aux personnes ayant une incapacité (établissements dont l'activité principale consiste à assurer des services d'aide sociale en vue d'améliorer la qualité de vie des personnes âgées, des personnes ayant un trouble du développement ou des personnes ayant une incapacité). »

Deux constats s’imposent d’emblée. 1) Il n’existe pas de modèle pancanadien unifié pour ces secteurs. Dans certaines provinces, ils sont principalement composés d’entités publiques, tandis que dans d’autres, ce sont des entreprises privées qui ont le haut du pavé. 2) La marge bénéficiaire du secteur privé est à la hausse pour ces deux sous-groupes. Nous n’avons des données qu’entre 2015 et 2017, mais voici les résultats :

Marge bénéficiaire d’exploitation du secteur « Soins à domicile et services connexes », en %, Canada

 

2015

2017

Services de soins de santé à domicile

8,4 %

9,2 %

Services aux personnes âgées et aux personnes ayant une incapacité

6,3 %

6,6 %

Source : Statistique Canada. Tableau 13-10-0162-01. Soins à domicile et services connexes, statistiques sommaires.

À titre comparatif, cette même marge s’élève à 4,3 % pour le secteur de la restauration et des débits de boissons et elle est stable dans le temps. À n’en pas douter, les soins à domicile ne manquent pas d’attirer des gens intéressés à réaliser de « belles affaires ».

Nous touchons peut-être là, au fond, l’une des raisons du développement de l’offre de services privés dans ce domaine : non seulement cela correspond au crédo idéologique du libéralisme et à la volonté gouvernementale de limiter ses engagements sociaux ; mais, en plus, il s’agit d’un secteur économique attractif pour qui veut investir. Dans cette rencontre d’intérêts, la prise en compte des personnes qui ont effectivement besoin de soins ne pèsent pas très lourd.

Le Québec, les profits et les bas salaires

Fait intéressant, le Québec se démarque par des marges bénéficiaires plus importantes qu’ailleurs au Canada. Pour les « Services de soins de santé à domicile », les entreprises privées québécoises réalisent des marges bénéficiaires s’élevant à 15,1 %, comparativement à 9,2 % du côté de la moyenne canadienne. En fait, seulement trois provinces enregistrent des résultats plus élevés : l’Île-du-Prince-Édouard, la Saskatchewan et l’Alberta.

Du côté des « Services aux personnes âgées et aux personnes ayant une incapacité », l’écart Québec-Canada est encore plus important. La marge bénéficiaire réalisée au Québec se situe à 11,9 %, contre 6,6 % pour la moyenne canadienne. Ici, aucune province ne fait « mieux » que le Québec.

Marge bénéficiaire d’exploitation par sous-secteurs des « Soins à domicile et services connexes », en %, par province

Source : Statistique Canada. Tableau 13-10-0162-01. Soins à domicile et services connexes, statistiques sommaires.

Comment expliquer cette situation? Intéressons-nous d’abord à la part que représentent les salaires dans les revenus d’exploitation de chacun de ces sous-secteurs. Nous constatons que cette part est généralement plus basse au Québec. Pour les « Services de soins de santé à domicile », cette part se situe à 69,2 % au Québec contre 74,7 % au Canada. Pour les « Services aux personnes âgées et aux personnes ayant une incapacité », l’écart Québec-Canada est encore une fois plus important : 55,5 % (Québec) contre 66,9 % (Canada). Cela soulève alors l’hypothèse que les plus bas salaires offerts aux employé·e·s viendraient, au moins en partie, expliquer que les entreprises privées québécoises réalisent de « meilleures affaires » que dans le reste du Canada. 

Part des salaires dans les revenus d’exploitation par sous-secteurs des « Soins à domicile et services connexes », en %, par provinces

Source : Statistique Canada. Tableau 13-10-0162-01. Soins à domicile et services connexes, statistiques sommaires. Calcul de l’auteur.

Une analyse plus fouillée de ce qui distingue la situation du marché québécois de celle des autres provinces serait nécessaire pour mieux comprendre le phénomène. Le Québec a-t-il un secteur économique des soins à domicile plus intégré que dans le reste de la confédération? Les entreprises qui sont présentes dans ce domaine ont-elles réussi à accaparer les activités les plus lucratives, laissant celles qui le sont moins à la charge du secteur public et des groupes communautaires? Comment se compare, d’une province à l’autre, la concurrence entre les services publics, les entreprises privées, les groupes communautaires et l’économie sociale?

Il n’est pas possible de répondre à ces questions dans un si court texte. Cependant, les données présentées aident à comprendre le faisceau d’intérêts qui motivent le développement du secteur privé dans le domaine des soins à domicile : des marges bénéficiaires plus qu’intéressantes, couplées à une répression salariale efficace, stimulent la marginalisation progressive de la prestation publique des services à la population. 

Commentaire sur l'article

DENISE CARON

je suis une bénéficiaire du service de l'économie sociale et ce devrait être un modèle pour offrir le salaire à $15.00 - malheureusement elles sont au salaire minimum -
quelle est la participation des travailleuses dans l,organisation et les décisions dans ce groupe
composé en majorité de femmes - et une majorité d'immigrantes?
il faut aussi réaliser un dossier complet sur cette situation de mon point de vue inacceptable

Danièle Blain

Au sujet des soins à domicile il serait effectivement urgent qu'une recherche plus fouillée fasse la part entre le secteur public, les entreprises "traditionnelles" et celles de l'économie sociale, très présentes dans le secteur. Quels sont leur poids respectif? Les besoins d'encadrement supérieurs d'employés en réinsertion et de réinvestissements dans des activités connexes encourus par les entreprises de l'ES faussent-ils les résultats? Merci de poursuivre la recherche!
Danièle Blain
Montréal

Claude Snow

Le 12 août 2019
M. Philippe Hurteau. J'ai été fort impressionné par votre billet du 9 aout concernant les soins à domicile. À mon avis, vous avez frappé la tête du clou. Votre analyse ne peut pas être plus juste.
J'ai élaboré un schéma à partir de votre propos pour bien le mettre en évidence. Bonne soirée.
Claude Snow, Caraquet