Les femmes, gagnantes de la période d'austérité ?

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En réponse à la chronique de Francis Vailles, « Le marché du travail ne boude pas les femmes ». L’austérité a-t-elle touché les femmes plus que les hommes ? C’est ce que nous démontrions en 2015, lorsque nous avons publié une étude qui évaluait l’impact des investissements et des compressions du gouvernement provincial sur les hommes et les femmes de 2008 à 2015. Vendredi dernier, Francis Vailles a utilisé les chiffres du chômage pour dire le contraire : en fait, ce serait les hommes qui auraient souffert davantage de l’austérité.

D’abord, rappelons que nous avions utilisé une méthodologie bien différente. De notre côté, ce qui nous intéressait était d’évaluer les priorités du gouvernement à partir des documents budgétaires. La tendance était alors très claire : les domaines avec une forte présence féminine ont connu de sévères restrictions, tandis qu’on a continué d’investir dans des industries plus typiquement masculines. On avait alors calculé que la différence entre le manque à gagner des femmes et le surplus des hommes se situait à environ 7 milliards de dollars. Ce n’est pas à dire que les hommes n’ont vécu aucune conséquence de l’austérité, mais force est de constater que l’austérité n’est pas neutre.

Francis Vailles utilise plutôt les chiffres du chômage d’avril 2014 à avril 2016 – donc pas la même période que nous – et calcule la différence entre le taux de chômage des femmes et celui des hommes pour voir les conséquences de l’austérité. Depuis de nombreuses années, les femmes jouissent d’un taux de chômage plus faible que celui des hommes, mais cet écart semble avoir augmenté pendant les premières années du gouvernement de Philippe Couillard à la faveur d’une hausse du taux de chômage des hommes. Il nous assure que ce n’est pas parce que les femmes renoncent plus à se chercher un emploi : la population active féminine est restée stable pendant la période.

Est-ce donc que l’austérité qui a tant touché les femmes jusqu’à la fin de 2014 aurait changé de cap dans les années qui ont suivi ? Pas nécessairement.

Le taux d’emploi raconte une histoire différente. Pour les femmes, celui-ci connaît une croissance assez constante depuis les années 70, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses à entrer sur le marché du travail. Par contre, à la suite de la crise de 2008, le taux est redescendu et s’est maintenu autour de 57 %. Il faut attendre 2016 pour le voir hausser à nouveau. Il faut donc analyser la situation d’emploi des femmes (et des hommes) dans un contexte plus large. Ainsi, s’il est vrai que les hommes connaissent aussi une période trouble face à l’emploi, il n’en demeure pas moins que la tendance des 40 dernières années est en train de changer brutalement pour les femmes. Ce n’est pas négligeable.

Voilà pour les données générales. Si on choisissait d’aller plus en profondeur, on se rendrait également compte que les deux cohortes les plus pénalisées quant à la variation du taux d’emploi sont les jeunes femmes et les femmes âgées. Bref, qu’il soit question d’entrer sur le marché du travail, ou de se faire montrer la sortie, ce sont les femmes qui sont d’abord touchées. Ajoutons à cela que le taux d’emploi n’indique en rien la qualité de ces emplois. Pendant la même période, le salaire horaire des femmes qui travaillent à temps plein a crû de 1,0 % et celui des hommes, de 2,3 %. À temps partiel, c’est encore pire : la hausse s’élève à seulement 0,6 % pour les femmes contre 4,9 % pour les hommes.

S’il est vrai que les politiques publiques n’ont pas de sexe, cela ne les immunise pas contre les effets genrés. Il est temps que les gouvernements le reconnaissent et agissent en conséquence.

Ce billet est d'abord paru sous forme de lettre dans l'édition du 23 janvier 2018 de La Presse

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