Le retour à la normale n'est pas une option

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Il est raisonnable de penser qu’il n’y aura pas de retour à la normale après cette crise. D’abord, parce que la crise sanitaire modifie déjà notre rapport à la communauté, aux services publics, aux gouvernements, aux chaînes d’approvisionnement, aux frontières et aux relations entre les nations. Ensuite, parce qu’avant même son déclenchement, nos systèmes politiques et économiques faisaient déjà l’objet d’un discrédit qui s’est durablement installé suite à la dernière crise – celle de 2008. Enfin, parce que l’inconséquence de nos représentants face à la crise climatique accentuait elle aussi le sentiment d’une cassure à venir.

Il est raisonnable de penser qu’il n’y aura pas de retour à la normale, et c’est tant mieux. Le monde précaire, atomisé, épuisant, stressant, discipliné, obsessif, xénophobe, écocide, aliénant, ingrat, cynique, angoissant, concurrentiel, productiviste et énergivore que nous avons construit dans les dernières décennies ne mérite pas qu’on y retourne.

Fidèle à son habitude, l’IRIS tâchera dans les prochains jours et les prochaines semaines de jeter sur les événements un éclairage compatible à ses valeurs fondatrices : la solidarité au cœur d’une économie comprise comme science sociale et un équilibre entre l’intérêt collectif et la liberté individuelle.

Bien entendu, la priorité actuelle de tous et toutes doit être de lutter contre la pandémie de la COVID-19. À cet égard, les métaphores qui évoquent des efforts de guerre ne sont pas exagérées.

En plus de l’impératif sanitaire, la principale urgence concerne l’incertitude qui plane sur les travailleurs et les travailleuses ainsi que les populations les plus vulnérables. Si de plus en plus de gens n’arrivent plus à combler leurs besoins de base en raison du ralentissement économique, cette crise sanitaire aura tôt fait de se transformer en une crise sociale sans précédent.

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Nous avançons en terrain inconnu et il est difficile pour quiconque de prédire ce que sera la suite des événements actuels. L’actuelle pandémie est un détonateur dans une économie mondiale qui était déjà marquée par de nombreux signes de ralentissements.

D’emblée, nous savons que les répercussions économiques et sociales de ce nouveau choc seront majeures. Selon certains, une généralisation de l’expérience italienne ou chinoise de propagation du virus et de fermeture des frontières, un scénario du reste fort probable, pourrait entraîner une chute du PIB de plus de 10% (au 2e trimestre, annualisé), ce qui est sans équivalent depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Le Canada, et plus encore le Québec, avaient été relativement épargnés par la crise de 2008. Or, le sauvetage des banques et des États au seuil de la faillite, puis les politiques d’austérité qui suivirent eurent l’effet d’un véritable traumatisme dans plusieurs régions du monde.

Le hic, c’est que les États ne s’étaient pas encore complètement remis de la crise précédente. Leur marge de manœuvre est restreinte par rapport à celles dont ils bénéficiaient pour supporter l’activité économique au déclenchement de la crise de 2008. À cet égard, le Québec et ses tonnes de surplus sont exceptionnels. Il n’en demeure pas moins que notre économie devrait néanmoins subir de plein fouet l’impact d’une crise économique majeure.

Lorsqu’une crise survient et que l’économie sombre en récession ou en dépression, un cercle vicieux fait chuter la valeur des actifs ou les revenus des entreprises, qui réduisent leurs investissements et licencient des employé·e·s, ce qui réduit plus avant la consommation, et donc vient nuire davantage à l’activité économique des entreprises, centrale dans une économie capitaliste. Dans un tel contexte, les banques perdent confiance vis-à-vis des emprunteurs et resserrent l’accès au crédit, l’État voit pour sa part fondre les recettes prélevées en taxes et impôts et les ménages – dans un contexte d’endettement élevé – risquent la faillite.

Le seul acteur capable de prendre l’initiative de la relance devient vite l’État. Il injecte des liquidités dans l’économie par des programmes spéciaux de dépenses (ex : hausser les prestations aux particuliers) ou d’investissements (ex : la construction d’infrastructures), ou encore par le biais de la politique monétaire (ex : baisser les taux d’intérêt afin de faciliter l’accès au crédit).

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Tout semble indiquer que les approches habituellement privilégiées en matière de stimulation économique seront peu efficaces dans le contexte actuel. Aux États-Unis, la baisse du taux directeur de la Réserve fédérale (à 0-0,25%) et l’injection des 700 milliards de dollars dans les derniers jours n’a pas empêché lundi les titres échangés en a bourse – un indicateur de la confiance envers les perspectives économiques – de plonger (-12,93% pour le Dow Jones, -11,98% pour le S&P 500. Au Canada aussi, les taux d’intérêt sont déjà à des niveaux très faibles (0,75%).

Par ailleurs, cette politique de « relance » semble de courte vue lorsqu’on l’analyse sous l’angle des multiples crises qui accablent notre société. Elle s’appuie sur l’a priori que si l’on injecte suffisamment d’argent, tout l'appareillage économique pourra repartir comme avant. 

Or, la « maudite machine » est désuète.

Ainsi, il est peut-être temps de rompre avec l’approche qui se borne à créer un climat favorable à l’investissement de l’entreprise privée. Certes, des mesures d’aide aux petites et moyennes entreprises seront nécessaires dans les prochaines semaines. À plus long terme, l’État doit cependant songer à prendre en charge les secteurs clés de l’économie dans une perspective de démocratisation. L’économie néolibérale financiarisée a permis à une classe très restreinte d’individus d’accumuler des fortunes colossales, mais n’a pas servi l’intérêt collectif.

Tout est en place pour que les crises actuelles forcent un changement de cap dans la direction des grandes institutions de nos sociétés. Nous y reviendrons dans d’autres billets.
 

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Commentaire sur l'article

r lortie

Je remplacerais "il est peut-être temps de rompre" par "il faut rompre".

Lyn

Véritable prise de conscience, oui il fallait y penser

Dung Huu Tran

esperons que la crise va aider la race humaine a s'ameliorer et apprendre de ses erreurs

Michelle Dionne de l'Échouerie

MERCI pour cette riche réflexion.

Caroline Proulx-Trottier

Toujours énergisant de vous lire. Vos propos nous sortent de la grisaille et de la morosité actuelle et existante avant COVID19! L’espoir d’un avenir collectif meilleur est rassurant et prometteur. Longue vie à l’IRIS!

Marie

Excellente analyse, merci!

Jean-Raphael

“Vain le moment où il ne fut plus possible de revenir à la normale car il devint clair que la normale était ce qui avait généré le problème que l’on essayait de surmonter”

Jacynthe Vermette

On ne peut qu'être d'accord avec ces conclusions. L'humanité est confrontée à elle-même, à son refus d'ouvrir les yeux et de reconnaître la situation pitoyable du Monde et de la planète, à sa lâcheté vis-à-vis les millions de réfugiés victimes des politiques ''nombrillistes'' et belliqueuses de l'Occident. Espérons que la pandémie qui nous afflige collectivement nous forcera à réfléchir profondément sur le sens de notre vie.

Sonia Potvin

Qui va s'enrichir au détriment de nous les petites et moyennes entreprises? Est-ce encore les grosses entreprises?

Et que feront-ils pour les petites et moyennes entreprises? En ce moment, je le vois bien, mon conjoint reste optimiste et tous essaient de survivre à cet événement et faire du télé-travail.

Ils essaient de garder le cap et convaincre leurs clients qu'ils n'abandonnent pas et poursuivent les projets qui étaient déjà sur leur planche de travail au moment de cette crise.
Mais qu'est-ce le gouvernement fera pour ceux-ci?

Pendant ce temps, ils espèrent et font leur possible pour garder l'espoir qu'ils seront payés au bout par leurs clients qui eux aussi n'auront pas nécessairement l'argent pour les payer. Ces petites et moyennes entreprises seront-elles capables de se relever et passer au travers de cette énorme crise?

Le retour à la normale n'est pas une option. Chacun doit faire sa part et les grosses entreprises devront aider les plus petits à sortir de cette bataille aussi gagnant, parce qu'ils sont des battants!!! Je le vois tous les jours depuis notre isolement... C'est notre gagne-pain qui est en jeu...Gouvernement du Québec, que ferez-vous pour nous?

Bruno Gadrat

Le projet ↺onsignél est une innovation intéressante pour l’après COVID. Il permet de compenser systématiquement les impacts environnementaux, sociaux et économiques. La compensation de l’économie répond à cette insuffisance de l’argent pour régler le problème du cercle vicieux de l’arrêt d’un circuit économique aussi bien au niveau individuel (perte d’emploi) que collectif (récession)

Yves Legault

Toute activité manufacturière ou financière est orientée pour enrichir l'oligarchie ploutocratique à tout prix.
Merci à Reagan et Tatcher pour avoir déréglementé la finance dès le début des années 1980. Aujourd'hui, la finance contrôle le monde entier.

D'oû nous vient cette inflation qui force une course en avant perpétuelle?
Du fait que les banques crée l'argent du capital qu'elles prêtent, mais jamais celui des intérêts qu,elles collectent!

Quelles solutions s'offrent à nous?
Il faut enlever aux banque le pouvoir de créer l'argent-dette!
Il faut cesser de taxer la sueur!
Il faut commencer à taxer la spéculation!
Il faut effacer les dettes des états!

Le mot économie a été détourné de sons sens premier. Il signifie maintenant que la majorité doit être économe pour que la minorité concentre toujours plus la richesse.

C'est comme d'affirmer que le Canada est démocratique... Qui peut me citer un seul pouvoir que le peuple canadien détient en propre?

Ça fait plus de six mois que je dis que les gilets jaunes sont arrivés au bout de ce que la manifestation publique peut apporter. La prochaine étape logique est de rester chez soi et d,attendre que l'état capitule en faveur du peuple et lui cède le pouvoir.

Oh! Miracle! De l'inespéré!
Avec le COVID 19, nouas avons la chance d'atteindre deux objectifs avec une seule pierre!
1- Restons chez nous pour éradiquer la "pandémie".
2- On y est! Alors? Restons chez nous jusqu'à ce que l'état donne le POUVOIR au peuple... Sans condition!

LOUISE LABERGE

Analyse et commentaires fort appréciés.
Les efforts des derniers temps pour des ententes multilatérales favorisants des acteurs économiques bien placés au plan de la mondialisation a peut-être ici frappé un mur. Trop d'échanges au plan mondial apportent son lot de perturbations. Ici le Covid-19 freine et limite drastiquement tous ces échanges basés sur des principes de production non basés sur les besoins des communautés, mais bien pour une surabondances de produits favorisant davantage l'accumulation du capital et d'un pouvoir économique au main de certains croyant pourvoir décider et orienter le sort du monde. Cette tendance était tellement forte, le lobbying tellement organisé auprès de différentes instances qu'on ne savait pas trop quand et comment ce lourd train pouvait même ralentir. Je crois que cette culture du capital à tout prix sera toujours présente, même après une nette diminution des dangers de propagation du virus Covid-19. Le train voudra repartir parce que le lien entre surproduction et accumulation du capital et du pouvoir n'est pas encore une idée qui est très largement partagée par bien des publics, des médias, les bien pensants, certains journalistes et ceux qui s'abreuvent de nouvelles et non d'analyses. Pas facile de se faire une tête sur la "mécanique" d'une société. Pas facile d'analyser et d'avoir un esprit critique. C'est pourquoi l'idée de "nouveaux principes" pour une économie respectueuse de l'environnement doivent non seulement émerger de cette crise, mais faire leur chemin, être largement diffuser comme réponse, comme coup de barre à une situation d'ordre mondial qui, aujourd'hui, a nettement frapper un mur. N'attendons pas que cette minorité fasse surface et se réorganise pour reprendre le leadership de notre futur. Ne l'oublions pas notre futur est intimement lié à l'interdépendance de nos conditions de vie. " We are all in the same boat. Keep it afloat"
Nos ressources qu'elles soient vitales ou non sont limitées, nous ne pouvons plus gaspiller, alors que d'autres population sont sans moyens et sans ressources. Notre bien être et notre qualité de vie dépend directement de l'amélioration des conditions de vies des populations et communautés voisines. Pensons global et tendons tous vers l'autosuffisance pour répondre au maximum à nos besoins de base.

Rishar Côté

Une façon radicale de combler une partie de l'écart entre les richissimes et les classes laborieuse, c'est de taxer très fortement les premiers,jusqu'à 90% selon Piketty, pour redistribuer équitablement ces argents dans le reste de la population. Ce sera certes une tâche extrêmement difficile, avec les paradis fiscaux, etc. et il faudrait un consensus de tous les pays développés ou presque, qui abritent la grande majorité de ces richissimes. C'est pas demain la veille que ça pourra être réalisé.