Le gouvernement profite-t-il du blanchiment d’argent au casino?

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Dans les derniers jours, un travail d’enquête de plusieurs journalistes du groupe Québecor a permis de révéler que le Casino de Montréal était un terrain de prédilection pour le blanchiment d’argent par le crime organisé depuis plusieurs années. La pratique était tellement répandue que le casino offrait des cadeaux à des dirigeants connus du monde interlope à travers les programmes de récompense octroyés aux gros joueurs. L’enquête a tellement choqué le public que le ministre des Finances, Éric Girard, a commandé un audit externe spécial sur le blanchiment d’argent dans les casinos du Québec. Or, puisque le gouvernement est le principal bénéficiaire de Loto-Québec, cet exercice sera-t-il suffisant pour venir à bout de ces pratiques criminelles? 

Rappelons que l’une des principales intentions du gouvernement avec la mise en place de casinos gérés par Loto-Québec était de lutter contre le marché noir. Or, s’il est évident que le crime organisé ne contrôle plus le domaine du jeu, il se sert allégrement des moyens mis à sa disposition par l’État pour mettre celui-ci au service de ses basses œuvres. 

S’il faut saluer le travail d’enquête effectué, il faut reconnaître que cette révélation n’est pas particulièrement surprenante. Prendre des revenus de sources illicites, les utiliser pour jouer très rapidement et ensuite recevoir un chèque « légitime » du casino est un moyen de blanchir de l’argent connu depuis plusieurs années à travers le monde.  

Au Canada, cette méthode a été dénoncée en 2018 en Colombie-Britannique dans un rapport indépendant qui a conduit à une réforme des casinos et a permis de mettre au jour d’autres réseaux de blanchiment d’argent. À terme, le gouvernement de la Colombie-Britannique a mis en place une régie indépendante ayant le pouvoir d’identifier les cas potentiels de blanchiment, d’enquêter et d’appliquer la loi dans les casinos de la province. De plus, les casinos doivent exiger une déclaration de source de fonds pour les clients qui demandent des jetons pour une somme de plus de 10 000 $. Ces mesures, qui rendent plus difficile le blanchiment d’argent, sont impossibles à mettre en place actuellement par les casinos du Québec. 

Certains pourraient s’attendre à ce que le ministre Girard tente de reproduire ici la méthode de la Colombie-Britannique. Mais ce serait faire abstraction du fait que les casinos de Colombie-Britannique sont privés, alors que ceux du Québec ont comme principale bénéficiaire le gouvernement québécois. Rappelons que selon les derniers états financiers de Loto-Québec, la société d’État rapportait plus de 1,3 G$ (p.5) au gouvernement du Québec et que les casinos représentent plus de 35 % (p. 4) de son chiffre d’affaires. 

C’est pourquoi il y a lieu d’être sceptique quant à la capacité d’un audit externe à faire la lumière sur l’enjeu du blanchiment d’argent dans les casinos alors que le gouvernement aurait pu mettre en place une commission d’enquête publique sur l’ensemble des pratiques du jeu. Une telle commission aurait pu par exemple se demander si le crime organisé blanchit de l’argent au casino ou par l’entremise des bars de vidéo poker, comment les réseaux d’usuriers fonctionnent au casino, si le nombre de pratiques douteuses a augmenté avec l’augmentation des revenus des casinos ou tout simplement, quels sont les liens entre les blanchisseurs qui opèrent au casino et les autres secteurs de l’économie  où du blanchiment a lieu (par ex.: achat de propriétés et de voitures de luxe), comme l’ont révélé les démarches entreprises en Colombie-Britannique. Le gouvernement pourrait aller plus loin et interpeller la santé publique si les pratiques actuelles des casinos ont des effets plus néfastes sur la population qu’auparavant. Bref, il faudrait faire un véritable tour d’horizon de la situation. 

Problèmes plus profonds 

Évidemment, certains pourraient croire que le gouvernement n’a pas intérêt à ce que les pratiques changent radicalement considérant l’importance des revenus que les casinos apportent à l’État. Comme nous l’avons démontré dans notre ouvrage « Du vin et des jeux : le virage commercial de la SAQ et de Loto-Québec » dont on peut trouver un résumé ici, le rôle actuel de Loto-Québec est bien moins de protéger la population des excès du jeu que de remplir les coffres de l’État. Pire, aux dires de l’ancien dirigeant de Loto-Québec, Gaétan Frigon, la société d’État reçoit de la pression du gouvernement pour augmenter sa contribution au Trésor public dans l’espoir de pouvoir offrir à la population des baisses d’impôts sans trop éroder son assiette fiscale. 

Dans les circonstances, faut-il s’étonner de la tolérance des autorités publiques face aux dérives telles que le blanchiment d’argent, l’octroi de récompenses aux gros joueurs, la présence de réseaux d’usuriers à l’intérieur des casinos, l’augmentation du taux de suicide relié au jeu, etc. ?

Pour éviter toute forme de cynisme à l’égard du gouvernement, la meilleure pratique que celui-ci peut adopter serait d’être transparent et de mettre en place une commission d’enquête publique, de s’inspirer dès maintenant des pratiques de la Colombie-Britannique, mais surtout de cesser de dénaturer la mission de Loto-Québec, qui devait à l’origine servir de barrière au marché noir, et d’arrêter de concevoir la loterie et les jeux de hasard comme une forme de « taxe volontaire » qui transforme la société d’État en véritable vache à lait pour les finances publiques, sans égard aux conséquences. 


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