Trente ans de politiques néolibérales au Québec | L’immigration
8 septembre 2026
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Cette série d’articles se penche sur l’évolution des politiques publiques dans les 30 dernières années au Québec, soit depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire en 1996. À travers une analyse non exhaustive de ses principaux champs de compétences, nous montrons que la transformation néolibérale de l’État québécois s’est accentuée, et ce, peu importe la couleur du gouvernement au pouvoir.
En 1990, le gouvernement de Robert Bourassa publie le tout premier énoncé définissant une claire politique d’immigration pour le Québec. Marquée par l’échec de l’accord du lac Meech et la crise d’Oka, la publication de cet énoncé s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire de la société québécoise où le sentiment général de manque d’autonomie politique est particulièrement aigu. L’élaboration de cette première politique d’immigration peut donc être comprise comme un exercice d’affirmation[1]. Celle-ci comprend trois piliers sur lesquels la politique d’immigration québécoise repose toujours, soit le redressement démographique, la prospérité économique et la pérennité de la langue française.
Toutefois, elle propose également un quatrième pilier crucial, soit l’ouverture sur le monde. Ce dernier pilier n’est pas présenté comme un objectif à atteindre, mais plutôt comme une réalité déjà existante : « […] le Gouvernement ne veut pas pour autant sous-estimer les difficultés réelles que posent parfois les relations entre personnes ayant des valeurs et des croyances différentes. Mais est-il nécessaire de rappeler à une population déjà largement convaincue que, loin d’être un problème à résoudre, la diversité ethnoculturelle est d’abord et avant tout un enrichissement pour le Québec? » (p. 15). C’est ce pluralisme, en rupture avec un long historique de conceptualisation de l’immigration comme menace linguistique, qui définit la politique migratoire du Québec entre 1990 et 2018, selon l’historien Victor Piché.
Cette vision est toutefois mise à mal par la crise des accommodements raisonnables de 2006 et la proposition péquiste d’une Charte des valeurs québécoises de 2013. Ces deux moments de bouleversement social introduisent dans le discours public la notion de laïcité comme valeur fondamentale de la société québécoise (un concept qui diffère de la laïcité comme norme civique et légale) et la nécessité de protéger celle-ci d’une menace presque entièrement définie en termes islamophobes. C’est dans ce climat de recrudescence d’un nationalisme identitaire et après avoir placé la promesse de réduction drastique des seuils d’immigration au centre de son programme que la Coalition Avenir Québec (CAQ) est élue en 2018.
Malgré l’incapacité du gouvernement de François Legault à avoir une incidence réelle sur les seuils d’immigration au cours de son premier mandat, son élection marque un tournant idéologique dans la politique migratoire du Québec qui semble dès lors abandonner le pluralisme de la période précédente. Les huit ans du gouvernement caquiste voient d’ailleurs les controverses identitaires se multiplier (Loi 21, Affaire Bedford, prières de rues) et les amalgames entre immigration et crises sociales prendre de l’ampleur (logement, emplois, coût de la vie) dans le discours social. Dans la période post-COVID, le gouvernement surfe sur cette tendance en adoptant des politiques qui restreignent les voies d’accès à la résidence permanente, notamment avec l’abolition pendant plusieurs mois du Programme de l’expérience québécoise (PEQ)[2], le gel du programme de parrainage de réfugiés et l’adoption du PL74 plafonnant le nombre d’étudiantes et d’étudiants internationaux admis. En créant un effet d’étau autour de l’accès à la résidence permanente, ces mesures ont pour effet de cantonner les personnes immigrantes dans un statut temporaire.
Les critiques de la politique migratoire actuelle du Québec et le discours politique qui l’accompagne la décrivent souvent comme jouant sur deux tableaux contradictoires. D’un côté, le gouvernement affirme que la capacité d’accueil est dépassée et que les seuils d’immigration doivent être baissés. Pour justifier cette orientation, il s’appuie sur un discours aux teneurs ethnonationalistes qui conçoit les immigrants et immigrantes, de facto racisés dans l’imaginaire populaire, comme posant une menace inhérente aux valeurs et à la culture québécoise. De l’autre côté, le gouvernement se voit limité par les besoins de main-d’œuvre d’un marché qui dépend de ces travailleurs et travailleuses pour maintenir les profits ou, dans le cas du secteur public et de domaine comme la santé, simplement pour fonctionner.
En réalité, ces deux facettes de la rhétorique gouvernementale ne sont pas contradictoires, mais bien complémentaires. Le concept de capitalisme racial aide à comprendre comment ces rhétoriques s’articulent pour créer une politique d’immigration néolibérale privilégiant la précarité de statut. En effet, la théorie du capitalisme racial soutient que le système capitaliste s’appuie sur un système global de hiérarchies raciales pour justifier et faire apparaître comme naturelles les relations de pouvoir inégales nécessaires à son fonctionnement et à l’accumulation de richesses[3].
Dans le contexte québécois des trente dernières années, cette mobilisation raciale s’articule à travers la montée de ce que le politologue Jonathan Durand-Folco appelle un nationalisme conservateur. Folco établit un lien direct entre l’acceptation générale d’un cadre économique et néolibéral, incarné par la loi de 1996 sur le déficit zéro, et la résurgence d’un nationalisme identitaire. Adoptée par le gouvernement de Lucien Bouchard dans le sillage de l’échec du référendum de 1995, cette loi était elle-même imbue d’un projet nationaliste puisqu’elle visait à redresser les finances de l’État afin de créer des « conditions gagnantes » pour une future indépendance.
Depuis, la politique de déficit zéro et les mesures d’austérité sont omniprésentes dans la gouvernance du Québec, et ce, malgré l’absence de résultats avérés en matière de stimulation de la croissance économique et en dépit de leurs effets délétères sur l’État-providence. Les conditions engendrées par cet amoindrissement des systèmes et services publics n’ont fait que contribuer à l’aggravation des inégalités de richesse et à la détérioration des conditions de vie, créant ainsi un terrain propice aux mouvements réactionnaires. Les politiques d’immigration actuelles s’inscrivent dans cette même logique néolibérale qui fait passer l’État d’un rôle de prestataire de services à celui de facilitateur du marché privé, tout en attisant les flammes d’un ethnonationalisme qui fait son nid dans les ruines de l’État-providence. Ainsi, bien que plusieurs voix se sont élevées ces dernières années pour critiquer la politique d’immigration du Québec et dénoncer la teneur raciste du discours qui l’entoure, il ne faut pas oublier que ces deux phénomènes sont le résultat d’une logique néolibérale de gouvernance qui, depuis trente ans, transcende les clivages politiques au gré des forces du marché.
[1] Le mot d’introduction du Premier ministre est assez indicatif à ce sujet : « Par la mise en œuvre d’une politique qui favorise l’intégration des nouveaux arrivants et la participation des Québécois et Québécoises des communautés culturelles, nous entendons assurer leur pleine contribution à l’enrichissement de notre patrimoine et, de ce fait, à l’épanouissement et au rayonnement de notre collectivité. Dans le cadre constitutionnel actuel, nous ne possédons pas tous les pouvoirs nécessaires pour atteindre seuls les objectifs du présent énoncé. C’est la raison pour laquelle nous cherchons à élargir nos compétences afin d’accroître non seulement notre capacité d’action, mais également l’efficacité de nos interventions » (Au Québec pour bâtir ensemble, p.1).
[2] Le PEQ est officiellement aboli en novembre 2025 et remplacé par le PSTQ (Programme de sélection des travailleurs qualifiés), un changement qui voit le processus d’accès à la résidence permanente passer d’une logique de seuil (premier candidat qualifié arrivé, premier servi) à une logique concurrentielle sur la base d’un cumul de points. Fortement critiqué pour son côté discrétionnaire et sa faible prévisibilité, le nouveau programme ne reste en place que quelques mois avant la réinstauration progressive du PEQ en juillet 2026 pour une période de deux ans. Wheeler, Marika, « Le PSTQ, nouveau programme d’immigration », Radio-Canada, 7 février 2026 ; Desrosiers, Sébastien, « Le PEQ renaît de ses cendres », Radio-Canada, 10 juin 2026.
[3] Définition traduite et adaptée de Robyn Maynard, Policing Black Lives. State Violence in Canada from Slavery to Present, Duke University Press, 2025, p. 77.
Photo: Jeangagnon, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)