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La firme McKinsey : un ministère de plus au sein du conseil des ministres du gouvernement Legault?

26 octobre 2022

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6min

  • Anne Plourde

La nomination par François Legault de son nouveau conseil des ministres s’est déroulée moins de trois semaines après les révélations de Radio-Canada concernant l’implication de la firme McKinsey, un grand cabinet états-unien de services-conseils, dans la gestion gouvernementale de la pandémie. L’enquête du journaliste Thomas Gerbet a montré que durant la crise sanitaire, de larges pans des fonctions de l’État ont été carrément sous-traités à cette firme par le gouvernement. Doit-on en conclure que la firme McKinsey détient son propre ministère caché au sein du gouvernement? Comment comprendre ces pouvoirs importants accordés à une multinationale privée sans verser dans les théories du complot?

La nouvelle concernant le rôle joué par la firme McKinsey durant la pandémie a tous les éléments pour alimenter les théories  complotistes : des cachotteries, une puissante firme multinationale et multimilliardaire travaillant dans l’ombre auprès de nombreux gouvernements, une cheffe de l’opposition ayant déjà été à l’emploi de la firme, des apparences de conflit d’intérêts impliquant une compagnie pharmaceutique qui fabrique des vaccins contre la COVID-19, etc.

Or, pour comprendre l’influence politique importante dont jouissent de grandes entreprises comme McKinsey dans notre société, il n’est pas nécessaire d’avoir recours aux théories du complot. En fait, la réalité est beaucoup plus complexe et, surtout, beaucoup plus choquante : cette influence découle du fonctionnement normal du système capitaliste. Autrement dit, elle n’est pas le résultat de manigances ourdies en secret par un petit groupe d’acteurs cachés et malveillants; elle est plutôt le produit de facteurs systémiques qui dépassent largement les actions et intentions individuelles.

Dans son livre L’État dans la société capitaliste, publié à la fin des années 1960, le sociologue britannique Ralph Miliband expose les principaux mécanismes systémiques par lesquels, au sein des démocraties occidentales, les milieux d’affaires (patronat, chambres de commerce, etc.) se voient octroyer un pouvoir d’influence politique démesuré par rapport à celui de n’importe quel autre groupe de la société. 

Comme plusieurs autres analystes, Miliband constate que les personnes issues des milieux d’affaires parviennent généralement à occuper une part significative des postes gouvernementaux et de la haute fonction publique. Le phénomène des « portes tournantes », que l’IRIS documentait dans son essai sur les derniers gouvernements libéraux, est considéré par Miliband comme une forme de « colonisation » du gouvernement et des appareils de l’État. S’il n’est pas à négliger, ce phénomène n’est toutefois pas l’explication principale permettant de comprendre les capacités d’influence disproportionnées dont disposent les détenteurs de capitaux.

À la base de ce pouvoir politique se trouve avant tout un pouvoir économique important. Le capitalisme est basé sur le contrôle et la propriété privés des grandes entreprises et des institutions financières. Cela signifie que, sous ce système économique, les décisions concernant ce qu’on produit, comment on le produit, dans quels pays ou régions on investit, quel secteur économique on choisit de développer ou de négliger, toutes ces décisions majeures et cruciales pour le bien-être matériel de la population et l’avenir de la planète ne sont pas prises par l’État, ni par les élu·e·s qui le gouvernent. Elles sont prises par les dirigeant·e·s et propriétaires des grandes entreprises qui, bien qu’ils et elles ne soient pas élu·e·s, tiennent les grands leviers de l’économie entre leurs mains.

Cela ne signifie pas pour autant que cette « classe dirigeante » complote pour décider en secret du destin économique de la population. Au contraire, ces acteurs économiques sont en farouche compétition les uns avec les autres pour conquérir et maintenir des parts de marché et parvenir ainsi à réaliser leurs profits. C’est d’ailleurs parce que le fonctionnement de l’économie capitaliste est le fruit d’un amalgame de décisions d’affaires concurrentielles qu’il est largement anarchique et ponctué de crises importantes et qu’il ne permet pas une utilisation rationnelle et efficace des ressources.

Néanmoins, les PDG des banques et autres membres du patronat partagent certains intérêts communs. Par exemple, ils et elles ont intérêt à avoir à leur disposition une main-d’œuvre abondante et pas trop revendicatrice, à limiter les réglementations environnementales et les normes encadrant les conditions de travail, à réduire l’impôt des entreprises et, bien sûr, à assurer la pérennité du système capitaliste. Et durant la pandémie, ils et elles ont revendiqué d’une même voix un déconfinement rapide de l’économie. Mentionnons que l’opérationnalisation du déconfinement a été au cœur du premier mandat attribué à la firme McKinsey par le gouvernement.

Pour faire valoir leurs intérêts communs auprès des gouvernements, les milieux d’affaires disposent, comme n’importe quel autre groupe d’intérêt, d’associations pour les représenter et pour faire pression sur les décideurs et les décideuses politiques (Conseil du patronat, Fédération des chambres de commerce, etc.). Cependant, en raison de leur pouvoir économique important, les milieux d’affaires disposent aussi d’avantages considérables dont sont privés les autres groupes pour faire valoir leurs intérêts (syndicats, groupes de femmes, organismes communautaires, etc.). Miliband propose d’illustrer par le concept de « concurrence imparfaite » ce déséquilibre dans la lutte politique visant à influencer les décisions gouvernementales.

En effet, bien que la santé de l’économie ne soit pas réellement entre les mains des gouvernements, les dirigeant·e·s politiques sont généralement conscient·e·s que leur réélection dépend de la bonne tenue des indicateurs de croissance, de chômage et d’inflation. Cela signifie qu’elle dépend également des décisions économiques prises par ceux et celles qui contrôlent effectivement les principaux leviers de l’économie.

Pour cette raison systémique (et pour d’autres également, qu’il est impossible d’exposer ici, mais que j’ai présentées dans ce livre), les décideuses et les décideurs politiques sont forcé·e·s de tenir compte des intérêts et des préférences des milieux d’affaires s’ils et elles veulent éviter une « perte de confiance » qui peut leur être politiquement fatale. Le cas de Liz Truss, la première ministre britannique qui a dû démissionner en pleine crise financière après seulement six semaines au pouvoir, illustre bien cela. Il illustre également le fait que les milieux d’affaires n’ont même pas besoin de se concerter pour exercer une influence considérable sur la survie des gouvernements; ils peuvent le faire par le biais de simples décisions économiques, telles que la vente massive de titres de la dette publique.

Si le cas particulier de la firme McKinsey est choquant, c’est parce qu’il est la manifestation extrême et grossière des distorsions que provoque le capitalisme au sein de la démocratie. En cela, il révèle beaucoup plus qu’un simple complot : il rend visibles les injustices systémiques qui structurent l’ensemble de notre société.

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