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Sondage de l’IEDM sur le pétrole: et la majorité silencieuse fut!

28 février 2016

  • Julia Posca

L’Institut économique de Montréal (IEDM) n’a pas digéré la volte-face de Philippe Couillard dans le dossier de l’exploration et de l’exploitation pétrolière sur l’île d’Anticosti. Pas plus que le rejet par les maires des 82 villes de la Communauté métropolitaine de Montréal du projet de pipeline d’Énergie Est, qui vise à acheminer du pétrole de l’Ouest canadien vers le terminal de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick via de nombreuses municipalités du Québec. Dans le but de faire contrepoids à autant d’hérésie, l’IEDM a donc sollicité l’aide d’un allié qu’il savait ne pouvait les trahir : le sondage d’opinion.

L’IEDM a émis l’hypothèse qu’une majorité silencieuse de gens était, contrairement aux écologistes écervelés et autres opposants au progrès, en faveur de l’exploitation pétrolière au Québec. Je passe rapidement sur l’aberration – pour ne pas dire la fraude intellectuelle – que constitue un concept comme celui de majorité silencieuse. À moins d’être pourvu d’un don de clairvoyance, il est impossible de connaître l’opinion de gens qui ne s’expriment pas. Si l’on présume l’existence de cette majorité, on peut cependant la créer. C’est ce que fait le sondage Léger/IEDM en posant des questions qui, de par leur formulation, incitent une majorité de gens à répondre conformément à la position que l’Institut souhaite défendre.

La première question se lit comme suit : « Actuellement, le Québec doit importer de l’extérieur (de l’Ouest canadien ou de l’étranger) tout le pétrole qu’il consomme. Selon vous, est-il préférable que le Québec exploite ses propres ressources pétrolières ou qu’il continue d’importer de l’extérieur 100% du pétrole nécessaire à sa consommation? » Une majorité de gens, soit 54% des répondants, a effectivement jugé préférable que l’on exploite nos propres ressources. Magie! Le chercheur Youri Chassin a alors pu joyeusement affirmer que la « majorité silencieuse croit à 54% que, puisqu’on utilise de l’essence dans nos automobiles et que ce sera le cas pour encore plusieurs années, autant tirer parti de ce qu’on peut produire nous-mêmes. ».

Si on leur demandait, les Québécois.e.s préfèreraient aussi probablement que l’on produise nos propres fraises en hiver et nos propres bananes à l’année. Le problème, c’est que nonobstant l’opinion populaire, notre climat ne nous le permet tout simplement pas (du moins pas à l’extérieur d’une serre). Pour ce qui est des hydrocarbures, si, à ce jour, on n’exploite pas de pétrole dans la belle province, c’est que toutes les tentatives réalisées depuis le 19e siècle se sont soldées par des échecs. Autrement dit, même si l’on pouvait extraire du pétrole du sous-sol québécois, il ne représenterait vraisemblablement qu’une infime fraction de ce que l’on consomme et on devrait, pour combler nos besoins, continuer à importer du pétrole d’ailleurs. En ce sens, la question qu’il aurait fallu poser – mais surtout que l’on devrait se poser collectivement – est plutôt de savoir si l’on est prêt à prendre les risques financiers et environnementaux nécessaires pour obtenir des résultats plus qu’incertains. Formulée ainsi, on conçoit que l’opinion de la majorité aurait pu être très différente.

À la question « Selon vous, est-il préférable que le pétrole importé de l’extérieur du Québec provienne… », les répondants devaient choisir entre l’Ouest canadien, le Mexique, l’Arabie Saoudite, l’Algérie ou un autre pays. À nouveau, c’est sans surprise que les répondants ont majoritairement appuyé l’idée d’importer le pétrole des provinces de l’Ouest. On ne peut cependant que spéculer sur les raisons de ce résultat : il pourrait par exemple être le reflet d’une sensibilité nationaliste et/ou écologiste présente au sein de la population. L’intérêt de cette deuxième question réside cependant dans la troisième, qui se lit comme suit : « À votre avis, lequel des moyens suivants est le plus sécuritaire pour transporter le pétrole? ». Les choix de réponse étaient le pipeline, le camion-citerne, le bateau ou le train. À première vue, cette question semble inutile. Ce que la population croit être le plus sécuritaire n’est malheureusement pas une donnée susceptible d’éclairer l’enjeu du transport des hydrocarbures (ou en tout cas,ça ne devrait pas l’être).

Or, comme le faisait judicieusement remarquer Mario Dumont alors qu’il interviewait Michel Kelly-Gagnon à propos des résultats du sondage, lorsque l’on met ces deux dernières questions côte à côte, on se trouve avec une description du projet Énergie Est de la compagnie TransCanada (transporter par pipeline du pétrole de l’Ouest vers l’est du pays). Le problème, c’est que le pétrole de l’Ouest, celui qui est présentement exploité et celui qui serait transporté par le pipeline d’Énergie Est advenant que le projet se réalise, est destiné à l’exportation, et non à la consommation intérieure. Fait qui n’est d’ailleurs pas inconnu de l’IEDM et qu’a reconnu le pdg de l’Institut dans l’entrevue citée précédemment. Qu’à cela ne tienne, puisque l’objectif de l’IEDM est de toute évidence non pas d’alimenter le débat sur les hydrocarbures avec des données scientifiques et économiques probantes, mais plutôt d’avoir en main une enquête qui révèle que la population appuie secrètement les projets de pipelines et d’exploitation pétrolière en territoire québécois.

Les sondages constituent un outil d’enquête pertinent et valide, notamment pour connaître l’opinion de la population sur un sujet donné. Cela dit, le sondage de l’IEDM montre avec force que ces questionnaires ne sont jamais neutres et qu’il est, en outre, extrêmement facile d’instrumentaliser des données dont la signification dépend de l’interprétation qu’on en fait – et ce même lorsque l’on emploie une méthode irréprochable, comme le fait la firme Léger. En fait, les sondages révèlent davantage les intentions de l’organisation qui en fait la commande que l’avis des personnes sondées qui, rappelons-nous, n’avaient peut-être aucune opinion sur la question avant qu’on ne la leur pose. On pourrait même dire, selon la formule provocatrice du sociologue Pierre Bourdieu, que « l’opinion publique n’existe pas », que l’effet des sondages d’opinion est précisément de « constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible. » En ce sens, il faut remercier l’IEDM qui, sans le vouloir, nous a offert une passionnante leçon de sociologie politique et de méthodologie !

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