Énergie Saguenay : des fonds publics bien investis?

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Parmi les secteurs économiques affectés par la pandémie mondiale, celui des hydrocarbures a été particulièrement éprouvé. Pour le mois d’avril, la demande mondiale de pétrole a chuté de près de 30%. Au Canada, les entreprises fossiles font pression auprès des institutions publiques pour obtenir un soutien financier. Ici au Québec, nous apprenions cette semaine que l’entreprise Gazoduq inc., responsable de la construction du pipeline faisant partie du projet Énergie Saguenay, avait modifié en ce sens le mandat de ses 10 lobbyistes. Bien que la crise de la Covid-19 n’aide pas sa cause, les difficultés de ce projet d’exportation de gaz naturel liquéfié dépassent le contexte actuel, son principal actionnaire s’étant retiré au mois de février dernier. Deux facteurs ont pu intervenir dans cette décision : l’incertitude quant à la demande de gaz naturel des pays européens et les coûts de production élevés de GNL Québec comparativement à ses compétiteurs. 

La demande européenne

Contrairement aux affirmations des promoteurs, ce projet repose beaucoup plus sur des ventes en Europe qu’en Asie. Toutefois, pour que la demande européenne de gaz naturel demeure soutenue, les États européens ne doivent pas se doter de politiques structurantes fermes en matière de lutte aux changements climatiques. Dans le cas où de telles politiques seraient mises de l’avant, la demande de gaz naturel décroîtrait, tel que le démontre le graphique suivant : 

Chacune des trois lignes de ce graphique représente un scénario potentiel de l’évolution de la demande en gaz naturel du continent européen. La ligne pointillée foncée représente la consommation de l’Europe si rien n’est entrepris en matière de transition énergétique. La ligne pleine « Nouvelles politiques » renvoie à l’éventualité où les États agissent de manière à remplir les engagements énergétiques qu’ils ont pris et planifiés, tandis que la ligne pointillée pâle montre la décroissance nécessaire de la consommation de gaz pour que l’Europe atteigne ses objectifs climatiques.

Pour que GNL Québec demeure un projet rentable, ses promoteurs espèrent ainsi que l’Europe ne s’engagera pas dans des résolutions ambitieuses contraignantes pour les États. Cette réalité est pourtant le parfait contraire des prétentions des promoteurs, à savoir que GNL Québec contribuerait à la lutte aux changements climatiques. En injectant des fonds publics dans GNL Québec, notre province se retrouverait empêtrée dans un raisonnement faustien : pour que l’une de ses industries préserve sa rentabilité, il faudrait espérer que l’Europe entière soit un cancre en matière de lutte aux changements climatiques et que sa demande en gaz naturel ne décroisse pas. 

Les coûts de production

Par ailleurs, l’industrie gazière américaine est en mesure de liquéfier son gaz naturel à un coût moins élevé que ne pourraient le faire les terminaux canadiens situés sur la côte Est. Concrètement, du fait que GNL Québec exporterait du gaz issu des gisements non conventionnels de l’Ouest canadien, il lui serait difficile de compétitionner les terminaux d’exportation de gaz liquéfié du golfe du Mexique. Voici un graphique comparatif de leurs coûts de production.

Dans ce graphique, on remarque que la variable centrale expliquant l’écart de coût de production entre les terminaux américains et ceux canadiens exportant du gaz du Canada repose sur l’éloignement des champs gaziers du lieu d’exportation. En effet, le coût de transport par gazoduc représenté par la couleur vert pâle occupe environ 25% du coût de production anticipé de GNL Québec. Les terminaux du golfe du Mexique n’ont pas ce problème, puisque les champs gaziers situés au Texas ou en Louisiane sont beaucoup plus près des terminaux de liquéfaction que ne le sont les gisements canadiens des terminaux de l’est. 

GNL Québec aurait fort à faire pour parvenir à se tailler une place au sein d’un marché déjà existant. En plus d’arriver en retard — la capacité totale des terminaux d’exportation de GNL des États-Unis avoisine les 48 millions de tonnes par année —, elle devrait composer avec des coûts de production plus élevés que ses concurrentes. À titre indicatif, le prix de référence nord-américain du gaz naturel, miné par la crise actuelle, avoisine les 1,80$US/MMBtu. Mais ce contexte défavorable peut évidemment changer d’ici 2025, année prévue de démarrage. 

En somme, ces facteurs économiques peuvent expliquer pourquoi GNL Québec a vu son principal investisseur déserter et qu’elle n’a pu jusqu’à présent attirer des remplaçants. Dans un autre texte, nous faisions état des importants allègements fiscaux obtenus par ses compétiteurs. En plus de devoir surmonter le défi de décrocher des contrats malgré des coûts de production jusqu’à 40% plus élevés, GNL Québec doit convaincre le gouvernement qu’il est à propos de consentir les subventions et allègements fiscaux requis pour que le projet puisse être compétitif. Et encore, cet élément d’incertitude fondamental quant à la demande demeurera : ses clients potentiels européens jugeront-ils à juste titre que le gaz naturel issu du procédé de fracturation représente un problème climatique bien plus qu’une solution?

L’importance de la liquéfaction pour l’industrie canadienne

Étant donné que les États-Unis, le principal lieu actuel d’exportation du gaz naturel canadien, est désormais le premier producteur de gaz naturel au monde et le 4e exportateur, l’industrie canadienne doit pouvoir exporter son gaz ailleurs. Pour ce faire, elle doit le liquéfier pour permettre son transport par bateau et ainsi s’affranchir des contraintes de transport que pose la forme gazeuse de la ressource qui empêche son transport maritime ainsi que la limite à une exportation régionale par gazoduc. Le graphique suivant montre différents scénarios de production de gaz naturel au pays, selon l’existence ou non de capacité nationale de liquéfaction de gaz naturel. La ligne verte représente le scénario où le Canada est en mesure de développer une capacité d’exportation de 45 millions de tonnes de GNL par année (le projet Énergie Saguenay en est un de 11 millions de tonnes). La ligne bleu foncé constitue l’éventualité d’une capacité nationale de 19 millions de tonnes. La ligne bleu pâle est un scénario d’absence d’infrastructures de liquéfaction au Canada.

La liquéfaction est donc un impératif pour l’industrie gazière canadienne qui a des visées expansives. À ce jour, le Canada ne dispose d’aucun terminal de liquéfaction. À cet égard, il se peut que les terminaux d’exportation de GNL de l’Est ne soient pas compétitifs comparativement aux terminaux de la côte Est des États-Unis. Il reste alors à l’industrie canadienne les terminaux situés sur la côte Ouest, géographiquement beaucoup plus près des champs gaziers d’extraction ainsi que du marché asiatique. C’est une des raisons pourquoi le projet GNL Québec a fait fuir son principal investisseur, alors que le projet de l’Ouest canadien Coastal Gaslink-LNG Canada contre lequel les chefs héréditaires Wet’suwet’en s’opposent a conservé ses investisseurs, malgré l’instabilité politique. 

En somme, si le gouvernement québécois se risquait à injecter des fonds publics dans ce projet, il pourrait fort bien ne jamais les recouvrer. 

 

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